Dimanche 12 novembre 2006
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Le Juif errant est arrivé - Albert Londres (Le Serpent à Plumes n° 62)
En écrivant les vingt-sept articles qui composent "Le Juif errant est
arrivé" et publié en 1929 dans "Le petit parisien", Albert Londres ne savait pas que son livre serait prophétique. En parcourant ses écrits, on assiste à la résurgence d'un
monde oublié, perdu, disparu en Europe Centrale et Orientale.
En partant à la découverte de cette communauté juive qu'il ne connaît pas, Albert Londres découvrait la fin d'un monde parallèle et méconnu de tous.
C'est au détour d'un séjour en Angleterre que ce reporter infatigable rencontre un rabbin orthodoxe parti faire l'aumône dans la communauté juive de Londres. Cela intrigue Albert
Londres qui décide de partir sur les traces de ces Juifs disséminés aux quatre coins du monde.
De Whitechapel à la Russie subcarpatique, de Transylvanie en Bessarabie, de Varsovie à Lodz en passant par Tel Aviv et Jérusalem, il les rencontrera tous. Il partagera leurs
souffrances, leurs espoirs. Il dira les différences qui existent entre communautés, entre laïques et religieux. "Ils se croient français, anglais. L'esprit les a quittés. Ils ont rompu
l'alliance. Ils ont tout perdu. Pour nous, ils ne sont plus Juifs et, pour les Occidentaux, ils en sont cependant toujours." Les religieux qui refusent toutes formes d'assimilation et
préfèrent la marginalité et l'oppression.
Les assimilés, pour qui être Juif, n'est qu'une religion comme une autre et se revendiquent de l'Etat dans lequel ils vivent. Cela est vrai dans certains pays, ouverts. En
Occident, cela ne pose de problèmes à personne. En Europe Centrale et Orientale, la "Question juive" relève de la philosophie politique.
Albert Londres se rendra compte que la situation des Juifs est bien différente selon qu'ils se trouvent en Angleterre, en Tchécoslovaquie, en Pologne, en Russie ou en Palestine.
Bien sûr, pour mieux comprendre les conditions de 1929, il expliquera le passé et l'origine de cette marginalité. "L'Eglise, en leur interdisant toute participation à la vie des Etats, en les
reléguant dans l'impie commerce de l'or, avait, sans le prévoir, préparé les maîtres aux Etats [...]. Mais à servir les grands on irrite le peuple. Ce mépris du populaire fit bientôt place à la
haine."
Ils se sont protégés en se cloîtrant dans des quartiers. On les y a enfermés. On a nommé cela des ghettos. Ces endroits les ont préservés de la contagion européenne depuis le 16ème
Siècle. Ils y vivent avec leurs rêves, leurs espoirs, leurs doutes, leurs peurs. Albert Londres dénichera les Juifs sauvages vivant aux confins de la Tchécoslovaquie. Ces Juifs, dont la
grande peur au 20ème Siècle, était encore le pogrom. "Pourquoi ces pogroms ? [...]. Parce que la race parle plus haut que l'humanité. Le Slave a toujours un Hébreu sur l'estomac. La longue
vie en commun ne l
es a pas rapprochés. Un Polonais, un Russe chassent un Juif du trottoir comme
si le Juif, en passant, leur volait une part d'air. Un Juif, pour un Européen oriental, est l'incarnation du parasite."
Evidemment, à côté de ces sentiments d'esclavage et d'humiliation permanents, Albert Londres ira à la rencontre des pionniers de Palestine. Ces Juifs qui ont décidé de vivre en
affranchis et de retourner sur la terre de leurs ancêtres pour y vivre en hommes libres. "Qu'on ait appelé Foyer national et non Etat Juif l'installation des Juifs en Palestine,
cela ne change rien au fait. Cette fois les Juifs débarquaient non comme mendiants, mais comme citoyens. Ils ne demandaient plus l'hospitalité, ils prenaient possession d'un sol. Ils n'y seraient
plus des gens tolérés, mais des égaux."
On sent, au travers des articles, se profiler la catastrophe qui devait se déclencher dix ans plus tard sur le continent européen, même si on ne perçoit pas encore d'où cela
proviendra. On comprend, en lisant Albert Londres, que cela devait arriver, qu'un malheur allait surgir. Cette situation ne pouvait durer ainsi éternellement.
Tout aussi grave, les heurts entre Juifs et Arabes, dans une Palestine sous mandat britannique et déjà objet de toutes les convoitises partisanes, qui ne sont que
l'introduction à un conflit encore présent dans cette région du monde. Au sujet de la création d'un éventuel Etat Juif en Palestine, Albert Londres n'y croyait pas à son époque. Pour lui "ce
projet n'est qu'un rêve, ensuite ce rêve est une chimère."
"Le Juif errant est arrivé" est écrit comme une suite de reportages, en direct. On
discerne, dans ses écrits, toute la force, l'engagement et la liberté d'esprit de son auteur. Il nous fait
partager un monde méjugé, voire énigmatique pour beaucoup. On y retrouve l'opposition entre croyants et assimilés, Orient et Occident, Ashkénaze et Sépharade.
C'est un livre qui nous apprend beaucoup sur cette communauté longtemps honnie et accusée à tort de toutes sortes de maux. Avec le recul et en lisant ce document, on comprend un
tout petit peu mieux pourquoi la suite est arrivée. C'est un livre visionnaire, à lire pour se souvenir.
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