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Je vous souhaite la bienvenue dans mon univers fait de livres et de photos, mes deux grandes passions. Il a été créé pour pouvoir partager, échanger et découvrir des auteurs, des oeuvres que l'on n'aurait peut-être pas eu l'idée de lire pour diverses raisons.

J'espère que vous prendrez plaisir à le visiter, comme je prends plaisir à le faire. Vous pouvez me laisser un petit message sans rapport avec le contenu de mon blog, signalant simplement votre passage ou pour dire un petit bonjour. Vous serez toujours les bienvenus.

Je vous dis à très bientôt, ici ou là ....


Romans francophones

Lundi 3 septembre 2007 1 03 /09 /2007 14:13

        La place - Annie Ernaux (Folio 1722)


"Je voudrais dire, écrire au sujet de mon père, sa vie, et cette distance venue à l'adolescence entre lui et moi. Une distance de classe, mais particulière, qui n'a pas de nom. Comme de l'amour séparé". Annie Ernaux décide de rédiger "La place", juste après le décès de son père, comme pour combler un manque, un vide, celui de n'avoir pas été assez proche de lui qui faisait partie de la catégorie des gens modestes, alors qu'elle avait accédé à un monde plus fermé, plus feutré - celui de la bourgeoisie - par sa profession, par son mariage. 

Sa gêne de la situation simple et frustre de son père, à cette époque, l'oblige à visiter seule ses parents, comme pour cacher un mari brillant, spirituel, issu d'un monde à l'opposé du sien. "Je décrivais l'appartement, le secrétaire Louis-Philippe, les fauteuils de velours rouge, la chaîne Hi-Fi. Très vite, il n'écoutait plus. Il m'avait élevé pour que je profite d'un luxe que lui-même ignorait, il était heureux [...]".

Heureux, son père l'était déjà enfant. Gai, joueur, blagueur, qui racontait toujours des histoires. C'était sans doute pour oublier la dureté, la bêtise, la rudesse de son propre père - inculte et illettré - qui ne supportait que quelqu'un ne lise, symbole de la paresse. Le père d'Annie Ernaux aimait apprendre. Mais, il ne fallait pas de bouches inutiles à nourrir à la maison. Il sera placé dans une ferme comme ouvrier agricole, l'année de son certificat. "Mon père manquait la classe, à cause des pommes à ramasser, du foin, de la paille à botteler, de tout ce qui se sème et se récolte. Quand il revenait à l'école avec son frère aîné, le maître hurlait "vos parents veulent dont que vous soyez misérables comme eux !". Il a réussi à savoir lire et écrire sans faute. Il aimait apprendre".

Après son régiment, son père refuse de travailler à la ferme. Comme c'est un garçon sérieux, travailleur, ni buveur, ni fainéant, ni noceur, il parviendra au poste de contre-maître dans une usine de corderie. Grâce aux économies faites bout à bout, il réussit à ouvrir un café-épicerie-bois-charbon - après la guerre - à Yvetot. Il y a comme une évidence de bonheur dans sa vie et celle des siens. Personne de manque de rien, surtout pas la gosse. "On avait tout "ce qu'il faut", c'est-à-dire qu'on mangeait à notre faim [...], on avait chaud dans la cuisine et le café, seules pièces où l'on vivait. Deux tenues, l'une pour le tous-les-jours, l'autre pour le dimanche [...]. J'avais "deux" blouses d'école. "La gosse n'est privée de rien"

Se sentant "inférieur" aux autres en raison de son éducation, le père possédait une raideur timide devant des personnes "importantes". Un peu frustre et refusant le confort, il ne se servira jamais de la salle de bains installée à l'étage, préférant se débarbouiller dans la cuisine. Tout cela commence à peser sur la fille, devenue adolescente et lycéenne, puis étudiante en Lettres Modernes, fréquentant un autre milieu que celui d'origine. L'opposition entre eux, la distance entre leur monde respectif, ne fera que se creuser. Elle lui reprochera son patois - laid et vieux - ses manières rustres. Elle était persuadée d'avoir toujours raison dans leurs rares discussions, parce qu'il ne savait pas parler correctement le français.

"La place" d'Annie Ernaux est un hommage posthume à un père aimé, simple et généreux, d'une autre époque et d'un autre univers social. Son écriture, dépouillée et sobre, ressemble à cet homme qui s'est toujours contenté de ce que la vie lui donnait. Ce texte est comme une lettre d'amour filial, faite de respect et de compréhension pour ce père qui a tout fait pour que sa fille "fasse mieux que lui".

"Il me conduisait de la maison à l'école sur son vélo. Passeur entre deux rives, sous la pluie et le soleil. Peut-être sa plus grande fierté, ou même la justification de son existence : que j'appartienne au monde qui l'avait dédaigné".

Par Nanne - Communauté : Litterature - Publié dans : Romans francophones
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Samedi 30 juin 2007 6 30 /06 /2007 20:57

                                    La Loi - Roger Vailland (Gallimard)

"La Loi se joue dans toute l'Italie méridionale. Elle se décompose en deux phases. La première phase a pour but de désigner un gagnant, que l'on appellera "padrone", patron ; [...]. Le gagnant, le patron, qui fait la loi, a le droit de dire et de ne pas dire, d'interroger et de répondre à la place de l'interrogé, de louer et de blâmer, d'injurier, d'insinuer, de médire, de calomnier et de porter atteinte à l'honneur ; les perdants qui subissent la loi, ont le devoir de subir dans le silence et l'immobilité. Telle est la règle fondamentale du jeu de la Loi". 

Drôle de livre que "La Loi" de Roger Vailland, qui prend pour prétexte un jeu spécifique de l'Italie du Sud et un vol d'argent à un touriste suisse pour nous raconter les moeurs de cette partie du pays. Prix Goncourt en 1959, "La Loi" se déroule dans un petit village - proche de Naples - Porto Manacore. Comme dans tous les villages d'Italie ou d'ailleurs, tout se sait, tout s'apprend, tout se répand, le meilleur et - surtout - le pire. Ici, plus qu'ailleurs, la structure sociale n'a pas changé depuis des siècles. Les grands propriétaires dominent et régissent la vie sociale du village. De même que certains notables, tel le commissaire Attilio qui tire une certaine fierté de sa situation privilégiée. Ou encore Matteo Brigante, qui contrôle tout à Porto Manacore, y compris la Loi. C'est ainsi qu'il conçoit la notion de dignité humaine. "Mais, dès l'âge de dix ans, il avait pris la décision d'échapper à tout prix au mal-être absolu, c'est-à-dire à la condition d'ouvrier agricole. Attendre, soit, puisque c'est inévitable, mais au moins en tirer le pouvoir de faire attendre d'autres. Subir la loi, soit ; mais aussi faire la loi ; [...]".
Il croit fermement en Dieu, Matteo Brigante, malgré ses activités pas toujours très honnêtes. Il est persuadé que c'est Lui qui régit l'ordre des choses, et donc, la société. Bien qu'il soit en état de perpétuel péché mortel, il se confesse et communie tous les dimanches de Pâques. C'est ainsi.

Mais ils ne sont pas les seuls. Don Cesare, le plus riche propriétaire de la région, règne sur son domaine et sur son personnel en seigneur et maître. Tout lui appartient : les terres, les marais, la pêche, la chasse, les hommes et - surtout - les femmes. Il a toujours eu la virginité des filles de son domaine, tout comme son père et son grand-père avant lui. Il applique, à la lettre, la loi orale et féodale du droit de cuissage. "Don Cesare pensait que, lorsqu'il lui était arrivé de désirer la virginité d'une fille de la maison, il l'avait prise, sans que s'élevât la moindre contestation. [...]. Ensuite, ses femmes referaient à la jeune fille une virginité pour l'étranger (comme il était arrivé à sainte Ursule d'Uria". Il savait que la servilité humaine était sans limite, ou presque. Il en profitait pour humilier sa famille, ses pieuses cousines, ses neveux et leurs professions libérales. "[...] quand il a été bien établi qu'il ne se marierait pas et que chaque parent a pu espérer d'être désigné comme héritier, il s'amusa de leur servilité. Il obligeait le dignitaire fasciste à lui raconter les potins du parti, les trafics de Ciano, les coucheries du Duce ; il ponctuait le récit de solides injures méridionales. Il contraignait les dévotes à blasphémer".

Au coeur de tout ce petit monde, au centre même de cette structure sociale hiérarchisée, structurée, rigidifiée, il y a les femmes et les désoccupés, les chômeurs, les pauvres. Cette cohorte de miséreux attend patiemment, jour après jour, qu'un notable ou un propriétaire ait besoin d'eux pour une heure ou un jour. Les plus jeunes d'entre eux - les guaglioni - vivent de rapines volées aux touristes étrangers. Ils ne possèdent rien en propre. Ils ne volent que pour manger et fumer. Ils échappent ainsi à tout contrôle, surtout à celui de Matteo Brigante. On reconnaît les plus pauvres à l'état délabré de leurs vêtements. "Hommes, jeunes gens ou "guagliani", toute la Vieille Ville porte des pantalons loqueteux, loques rapiécées, ravaudées, loques honteuses".

Les femmes, quant à elles, subissent la Loi des hommes et tout le poids de cette hiérarchie sociale pesante, invalidante. Malheur à celle qui ose la transgresser, qui ose décider de sa vie et prendre son indépendance. Lorsque Mariette, fille et soeur des femmes appartenant à Don Cesare, refuse de travailler pour l'agronome venu du Nord de l'Italie, celles-ci voient rouge. Comme les hommes, chacune entrevoit la perte engendrée par cet entêtement. Mais Mariette est loin d'être la seule à désirer cette indépendance, qu'elle obtiendra par la force. Donna Lucrezia, épouse du magistrat de Porto Manacore, aurait envie de faire avancer la société, de participer à la vie politique de son pays. Elle se dit socialiste, dans une région encore profondément attachée au roi d'Italie en exil. "Elle aurait souhaité quelque chose de plus, collaborer activement à la transformation du présent ; mais l'éducation du Sud l'avait persuadée : 1° que la politique n'est pas l'affaire des femmes ; 2° que ce n'est pas dans le Sud que se décide le destin du Sud". Dès que l'une d'elles décide d'aller à la plage ou de faire de la bicyclette, elle se fait copieusement insulter par les plus vieilles, et se fait jeter des pierres par les jeunes garçons, le tout excité par le curé du village. Même l'instituteur, considéré comme Rouge, dit "qu'il fallait d'abord prendre le pouvoir et ensuite seulement réformer les moeurs [...]".

Dans "La Loi", Roger Vailland nous offre une étude sociale approfondie des coutumes de l'Italie du Sud. Il offre à nos yeux ébahis la struture hiérarchisée, organisée, figée et stratifiée de cette partie de l'Italie, avec ceux qui possèdent le pouvoir, ceux qui veulent l'obtenir et ceux qui le subisse. J'avais quelques appréhensions à lire ce livre, pensant m'ennuyer un peu avec un sujet aride, comme le sont souvent les ouvrages sociologiques !! Là, pas du tout. On sent le soleil, la vie malgré les difficultés. C'est à la fois un ouvrage d'analyse des moeurs et un roman sur le Sud avec la faconde des personnages, les secrets d'alcôve, les petites manigances des uns et des autres. C'est un livre à découvrir pour apprendre à mieux connaître cette Italie du Sud, à la fois si mystérieuse et si exhubérante.

Par Nanne - Communauté : Litterature - Publié dans : Romans francophones
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Mardi 12 juin 2007 2 12 /06 /2007 18:02

La Dormeuse de Naples - Adrien Goetz (Points)

La lecture de ce roman a une histoire. L'été dernier, je me suis arrêtée à Montauban, ville du peintre Jean-Auguste Dominique Ingres. Se tenait une exposition que je ne voulais rater sous aucun pretexte : "Ingres et l'Antique". Connaissant déjà le Musée Ingres de Montauban pour sa réputation, je savais que cette exposition provisoire me donnerait de belles joies, des émotions, de la beauté, du bonheur. Ce fut le cas. Je suis restée en extase un temps infini devant l'un des tableaux que j'aime le plus : Le bain turc. De le voir si proche de ma vue, à presque pouvoir le toucher, cela me donne encore des frissons dans le dos. Au cours de ma visite, un guide a commenté l'exposition avec brio, revenant sur ce qui avait inspiré ce peintre. Outre son violon - resté célèbre au point d'en faire une expression toute faite désignant une passion - Ingres aimait par-dessus tout ... les femmes. C'était un homme à femmes !! J'ai eu beaucoup de mal à l'imaginer coureur de jupons !!! Et de revenir sur "La Dormeuse de Naples", dont on ne sait rien ou presque. Quelques temps après, je suis tombée - presque par hasard - sur l'excellent roman d'Adrien Goetz et son imagination débordante. Prés d'un an a passé entre la visite de ce musée, l'achat du roman et sa lecture. Le temps est court et fuit à une vitesse incroyable ...

En trois carnets imaginaires - tenus par Ingres, Camille Corot, un élève de Géricault et 112 pages - Adrien Goetz nous invite à une enquête sur un des mystères que l'histoire de l'Art n'a jamais réussi à démêler. Mais qui est cette "Dormeuse de Naples", peinte par Ingres, lors de son séjour à Rome ? Nul ne le sait.

Ingres, amoureux de la Femme et de la beauté parfaite, inlassablement à la recherche du modèle idéal, voue une passion dévorante pour Raphaël et ses oeuvres, qu'il compare au Créateur. "J'allais chaque jour voir les Raphaël au Vatican. [...] Jamais rien ne m'avait paru plus beau, et je me disais que cet homme divin l'emportait sur tous les autres. Je suis convaincu qu'il travaillait de génie et qu'il portait toute la nature dans sa tête [...]. Lorsqu'on en est là, on est comme un second Créateur". En passant par Naples, Murat demandera à Ingres d'exécuter un grand portrait, celle de la reine - Catherine Murat née Bonaparte - et de deux femmes endormies, dont l'une est "L'Odalisque" et l'autre "La Dormeuse de Naples". C'est en parcourant les rues populeuses de la ville qu'Ingres aperçoit son modèle absolu. "La promeneuse napolitaine m'avait paru sortir toute nue de mon cerveau. J'avais devant moi la seule femme qu'il me plaisait de peindre. Ma belle idéale. Tous les points de son corps appelaient ma ferveur. Si je l'avais peinte à loisir, on aurait vu en elle la femme parfaite, celle qu'on veut posséder tout entière".



Ce tableau, destiné au roi de Naples, disparaîtra pour ne jamais réapparaître. A-t-il été brûlé au cours de la révolution ? A-t-il été caché dans quelques greniers de demeures vénitiennes ou d'ailleurs ? Personne ne peut répondre. Personne ? Pas si sûr. Le peintre paysagiste Camille Corot découvrira "La Dormeuse de Naples" au cours de son séjour à Rome où il sera initié par une société secrète - la Société antonine - dans le grenier de celle-ci. "Une femme, au corps souple et sec, à la lèvre fraîche, une peau que l'on sentait douce, un parfum qui, croyait-on, remplissait l'air autour d'elle. Pas d'idéalisation, pas d'invention : une femme réelle, avec une petite tache brune sur le mollet. Les détails les plus intimes s'y voyaient. Jamais un peintre n'avait aussi franchement osé cela. Le nu le plus nu qui se puisse". Lors d'un second séjour en Italie, Corot se rendra à Naples pour tenter de retrouver les traces de "La Dormeuse", à jamais perdue. Corot visitera les hospices, les bordels pour marins, restera des heures à surveiller les pénitentes en prière à la cathédrale. 

Mais où est cette "Dormeuse de Naples" ? A-t-elle seulement existé, cette belle dont on disait qu'elle était "déjà peinte", tant sa beauté était parfaite ? Un élève de Géricault la trouvera dans l'atelier du peintre. "M. Théodore Géricault possédait un tableau d'Ingres, qui n'était pas une copie. C'était cette "Dormeuse de Naples" que l'on a si longtemps cherchée [...]. On l'a crue détruite dans les bouleversements de la chute de Murat, c'est une erreur, c'est une autre odalisque, achetée par Murat à Ingres quelques années plus tôt, qui a péri. "La Dormeuse" a survécu à Naples, elle est venue à Paris. Je l'y ai vue". Mais allez donc savoir tout ce qui se trame autour d'un tableau disparu : les trésors d'imagination, d'hallucination, de délire, de phantasme, de rêve autour du modèle, de l'histoire de l'oeuvre. 

"La Dormeuse de Naples" d'Adrien Goetz est un livre-bonheur, un libre-beauté, d'une grande richesse artistique et littéraire. Il se lit d'une traite, tant la passion pour cette oeuvre enigmatique vous prend au corps et ne vous lâche plus jusqu'au bout. On regrette que ce soit un aussi petit livre, un vrai condensé d'histoire de l'Art, de la beauté. Dès que l'on quitte - à regret - ce magnifique roman, on n'a qu'une envie, en savoir plus, partir à sa recherche, improbable. Avec cette question, lanscinante, qui taraude le lecteur pendant et après la lecture : où est passée "La Dormeuse de Naples" d'Ingres ? Où se cache-t-elle ? Réapparaîtra-t-elle un jour, par hasard ou par miracle ?

Le site d'Adrien Goetz pour ne rien perdre de ses oeuvres.

Par Nanne - Communauté : SOIF DE LIRE... - Publié dans : Romans francophones
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Lundi 14 mai 2007 1 14 /05 /2007 13:48

Ligne 9 - Guy Konopnicki (Livre de poche)

Voici l'histoire de Joseph Kaplan. Jo pour les intimes. Joseph, en hommage au camarade Staline et à l'Armée Rouge qui le libéra avec sa mère par un froid matin de janvier 1945, quelque part en Pologne. Kaplan, avec un K comme Kafka. Car sa vie ressemble aux romans de cet auteur, ubuesque et picaresque.

Nous sommes en 1983, Jo Kaplan a 38 ans. Communiste depuis sa naissance incongrue qui arriva avec la libération de sa mère - Rosa - internée dans un camps de la mort. Jo Kaplan a construit sa vie autour du tryptique : parti Communiste, histoire et la ligne 9, de la Station Saint-Martin à Croix-de-Chavaux-Jacques Duclos. Trente-huit stations avec toutes leurs histoires, grandes ou petites, drôles ou sérieuses, heureuses ou malheureuses. Jo Kaplan qui se ballade depuis 38 ans des quartiers populaires et ouvriers aux quartiers huppés et bourgeois. Mais Jospeh Kaplan a du caractère, et plutôt bien trempé. C'est un pur du Communisme et de son histoire. Avec lui, pas de magouilles ni de faux-semblants ou d'histoires arrangées pour plaire aux uns et aux autres. En fait, Jo est un renégat du Communisme. Lui qui a représenté les étudiants communistes aux funerailles de Maurice Thorez, qui a milité dès son plus jeune âge aux Jeunesses Communistes et qui a participé aux colos du Parti, qui a manifesté en 1968, s'est retrouvé au ban du Parti à cause de son refus d'accepter Georges Marchais comme déporté du travail. "[...] il rendit hommage à Jacques Duclos et, à travers lui, à tous les dirigeants et militants communistes de la Résistance. En parlant, il regardait fixement le secrétaire général. L'évocation de ceux de la Résistance, du "parti des fusillés" avait bercé l'enfance communiste de Joseph. On lui demandait de faire appel à cette mémoire pour démontrer que Georges Marchais était le digne continuateur de cette épopée. Les mots restaient coincés dans sa gorge. Il ne pouvait prononcer le nom du secrétaire général qu'il était censé accueillir, il s'en tenait au passé. Et c'était une provocation".

Jo Kaplan, conseiller municipal à la mairie de Montreuil est un homme libre. Depuis son exclusion du parti, il se sent enfin lui-même. Il vit comme il l'entend, sans entrave, sans plan de carrière, en suivant inlassablement la ligne 9, devenue au fil des ans sa ligne de vie, sa ligne de conduite. Mais on ne quitte pas la politique comme cela, en claquant simplement la porte. 1983, les Français ont porté la gauche au pouvoir, espérant ainsi voir leur rêve social se réaliser et se créer une société équitable. La vague rose commence à se ternir et les idées prennent l'eau. La gauche est devenue "caviar" avant que de se transformer en "Bobo", quelques années plus tard. En attendant, il faut des hommes comme Kaplan pour redorer un blason quelque peu terni. C'est au cours de la garden-party élyséenne du 14 juillet que Jo retrouve Sarah, ancienne demi-mondaine reconvertie dans la communication politique. Sarah, qui s'est refait une virginité - sociale - en épousant un grand bourgeois juif, Alfred Hirsch. "Tout cela semblait si loin de ces marchands de chiffons, de ces ouvriers à façon qui avaient peuplé l'enfance de Jo, au point qu'il ne pouvait imaginer un juif qui ne fût courbé devant sa machine à coudre. Mais lorsque Hirsch avait avancé sa main pour le saluer, Joseph avait aperçu une marque familière. Des chiffres tatoués sur le bras".

Les arcanes du pouvoir politique et - accessoirement - la ligne 9 apporteront à Kaplan l'amour. Le vrai. Le grand. Le seul et l'unique. Celui qui bouleverse vos us et coutumes, vos idées reçues, vous télétransporte d'un monde fait de petites gens besogneux vers l'univers de l'aristocratie et de la grande bourgeoisie. Cet amour a pour nom Sébastienne de Montguyon, financière de gauche en réaction à sa famille, classée très, très à droite !! Avec Sébastienne, Jo redécouvre les plaisirs de la chair et l'amour dans les rues sombres et les recoins de Paris canaille. Bein sûr, tout - ou presque - sépare Jo Kaplan et Sébastienne. Lui vit dans le rêve, les livres, l'histoire, un certain passé nostalgique. Elle, est dans le présent, l'instant, l'avenir ; elle est ambitieuse, hyperactive, calculatrice. "Il l'avait conquise par sa manière de parler, son regard, sa part de mystère, aussi. Mais tout, chez lui, n'était que références. Même le libertinage. L'amour selon Roger Vailland, le goût du luxe et du raffinement qui distingue le révolutionnaire, l'aventurier véritable, du petit-bourgeois en révolte ... Une manière de regarder la vie que Sébastienne n'avait jamais envisagée ...".

Par amour, Jo Kaplan acceptera de rompre avec les archaïsmes du parti pour gagner sa vie "normalement". Il se fera embaucher pour ses idées politiques et sa culture historique comme consultant dans une agence de communication chargée de revaloriser l'image du gouvernement de gauche de l'époque. On lui demandera même d'écrire l'histoire de Renault Billancourt, haut lieu du syndicalisme et du communisme militant et actif, et se comparera à Marcel Sembat, dans sa position de traître à ses idées et à ses convictions profondes. "Pionnier du socialisme, militant ouvrier, Marcel Sembat avait été l'un des fondateurs de la SFIO, orateur au verbe haut, il était la voix des prolétaires à la Chambre. Mais au lendemain de l'assassinat de Jean Jaurès, il était devenu le plus ardent des partisans de la guerre. Il couvrait sa trahison d'un langage de gauche [...]".

Ainsi, avec "Ligne 9" de Guy Konopnicki, on parcourt la ligne de métro la plus longue de Paris et on revit les moments de notre histoire. C'est une promenade à la fois bucolique et picaresque dans notre vie politique récente, avec des personnages plus vrais que nature. Chaque chapitre - 38 - un pour chaque station - fait renaître l'épopée du nom de la ligne. Jo Kaplan est un homme attachant et on prend plaisir à le suivre dans ses rêves, dans sa vie. On a envie d'être son ami dès les premières lignes du livre, pour qu'il nous conte, encore et encore, son Paris, sa ligne 9, ses femmes, ses histoires d'amour. "Ligne 9", un vrai moment de bonheur à lire et à déguster sans modération.

Par Nanne - Communauté : SOIF DE LIRE... - Publié dans : Romans francophones
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Mercredi 11 avril 2007 3 11 /04 /2007 11:20

Agates et calots - Joseph Joffo (Livre de poche)

Comme tout le monde, j'ai connu Joseph Joffo et son frère Maurice avec "Le sac de billes". A l'époque, j'avais trouvé cette histoire triste, mais triste. Tellement triste que je me suis jurée de ne plus jamais le relire. Mais il ne faut jamais dire jamais. Lorsque je suis tombée, inopinément, sur "Agates et calots" chez mon bouquiniste, j'ai de suite pensé à ma promesse. Encore une histoire que j'allais lire le coeur au bord des lèvres, et la larme à l'oeil. Seulement, le résumé prévenait le lecteur que ce livre venait avant "Le sac de billes", et racontait l'enfance, l'insouciance de Maurice et Jojo, juste avant. Comme d'habitude, la curiosité a été la plus forte. Et franchement, aucun regret. J'ai même failli le lire avec une paille dans mon thé et faire des bulles en soufflant dedans, comme au bon vieux temps !!

Cadet d'une fratrie qui compte trois frères et trois soeurs, Jojo avoue un faible pour Rose - sa Rosette - qui lui apprend toutes les chansons de Charles Trenet. Mais c'est avec Maurice qu'il traîne et furète partout dans Montmartre. "Avec mon frère, je partage tout ... ou presque, et pour la peine, il me fait croire qu'il me protège. Comme si je ne me débrouillais pas très bien tout seul ! Il s'imagine qu'il est bien plus malin et plus intelligent que moi. Je ne veux pas lui faire de peine, alors je lui laisse croire que c'est vrai". Bien sûr, Maurice est un grand de 9 ans. Il s'impose comme le chef naturel de son quartier, surtout des enfants du square de Clignancourt. C'est lui qui décide de tout pour chacun. Et puis, Jojo et Maurice ont un rêve sur lequel ils travaillent sérieusement : celui de partir faire fortune en Amérique. Pour cela, il faut de l'argent. Tout est bon pour en gagner. Comme de fouiller les gravats d'une usine de freins pour en récupérer le cuivre et le revendre. Ou encore, de chanter, place du Tertre, des airs de Trenet ... avec le chien Woswos. Seulement, Jojo est sérieusement amoureux de Blanche. Il a décidé de l'emmener en Amérique, que Maurice soit d'accord ou pas. Blanche, qui sera la cause de son premier gros chagrin d'amour.

Mais Maurice et Jojo sont Juifs. Ils ne comprennent pas très bien la différence avec les autres. "Mon père dit qu'on est en France dans un pays laïc, et qu'il faut nous plier aux règles de la République. Il dit encore qu'on est juifs, mais qu'il ne faut pas en faire un métier. [...]. Il fait sabbat le vendredi soir, mais ça ne l'empêche pas de travailler le samedi. Au fond, je trouve que c'est plutôt bien. Parce que, du coup, on a plein de jours de fête : vendredi et bien sûr dimanche". Bref, le bonheur à l'état pur. La vie coule lentement, limpide et belle, entre le salon de coiffure paternel et la maison de campagne de Freinville - qui se donne de faux airs de Deauville et de Trouville.

Oui, la vie est belle ente école buissonnière et séances de cinéma ou de cirque Médrano. On en oublie trop rapidement que des nuages noirs et lourds se profilent à l'horizon, comme les soirées d'été lourdes et chargées d'orage menaçant. Ces nuages viennent d'Allemagne et ne vont pas tarder à plomber le ciel de tous les pays d'Europe. On se prend à espérer que les accords de Munich ne sont pas un leurre destiné à cacher une réalité trop criante. Le jour où l'Allemagne envahit la Pologne, Maurice prend une baffe pour son grand sens de la politique internationale. " - Vous en faîtes une tête ! Il vaut mieux que ce soit la Pologne que la France ! Paf. Une baffe. Mon père n'écoute pas souvent le poste et, quand il l'écoute, c'est pas pour être dérangé. Tout de même, une baffe pour la Pologne, ça ferait combien pour la France ?". La guerre franco-allemande se gagnera sur le terrain de foot. Mais, là encore, la lutte sera rude et âpre. Comme toujours !!

Puis, ce sera la débâcle et le grand départ pour la Bretagne ... à défaut de New York qui attendra encore quelques années. Ce sont finalement les américains qui viendront à Maurice et à Jojo, un beau jour d'août 1944.

Avec "Agates et calots", on suit la vadrouille de deux charmants fripons au gré des rues de Montmartre. On prend plaisir à faire l'école buissonnière pour découvrir les westerns où les forts gagnent toujours. On fredonne Charles Trenet et on se gave de flans lyonnais. On oublie le pire, parce que c'est pour demain et que l'on redevient enfant avec l'innocence et la spontanéité qui vont avec. C'est plein d'émotion, de joie, de gaieté, d'espoir aussi. A lire et à relire encore et toujours pour réveiller l'enfant qui sommeille en nous.

Par Nanne - Publié dans : Romans francophones
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