Du Paris prolo au Paris aristo

Publié le par Nanne

Ligne 9 - Guy Konopnicki (Livre de poche)

Voici l'histoire de Joseph Kaplan. Jo pour les intimes. Joseph, en hommage au camarade Staline et à l'Armée Rouge qui le libéra avec sa mère par un froid matin de janvier 1945, quelque part en Pologne. Kaplan, avec un K comme Kafka. Car sa vie ressemble aux romans de cet auteur, ubuesque et picaresque.

Nous sommes en 1983, Jo Kaplan a 38 ans. Communiste depuis sa naissance incongrue qui arriva avec la libération de sa mère - Rosa - internée dans un camps de la mort. Jo Kaplan a construit sa vie autour du tryptique : parti Communiste, histoire et la ligne 9, de la Station Saint-Martin à Croix-de-Chavaux-Jacques Duclos. Trente-huit stations avec toutes leurs histoires, grandes ou petites, drôles ou sérieuses, heureuses ou malheureuses. Jo Kaplan qui se ballade depuis 38 ans des quartiers populaires et ouvriers aux quartiers huppés et bourgeois. Mais Jospeh Kaplan a du caractère, et plutôt bien trempé. C'est un pur du Communisme et de son histoire. Avec lui, pas de magouilles ni de faux-semblants ou d'histoires arrangées pour plaire aux uns et aux autres. En fait, Jo est un renégat du Communisme. Lui qui a représenté les étudiants communistes aux funerailles de Maurice Thorez, qui a milité dès son plus jeune âge aux Jeunesses Communistes et qui a participé aux colos du Parti, qui a manifesté en 1968, s'est retrouvé au ban du Parti à cause de son refus d'accepter Georges Marchais comme déporté du travail. "[...] il rendit hommage à Jacques Duclos et, à travers lui, à tous les dirigeants et militants communistes de la Résistance. En parlant, il regardait fixement le secrétaire général. L'évocation de ceux de la Résistance, du "parti des fusillés" avait bercé l'enfance communiste de Joseph. On lui demandait de faire appel à cette mémoire pour démontrer que Georges Marchais était le digne continuateur de cette épopée. Les mots restaient coincés dans sa gorge. Il ne pouvait prononcer le nom du secrétaire général qu'il était censé accueillir, il s'en tenait au passé. Et c'était une provocation".

Jo Kaplan, conseiller municipal à la mairie de Montreuil est un homme libre. Depuis son exclusion du parti, il se sent enfin lui-même. Il vit comme il l'entend, sans entrave, sans plan de carrière, en suivant inlassablement la ligne 9, devenue au fil des ans sa ligne de vie, sa ligne de conduite. Mais on ne quitte pas la politique comme cela, en claquant simplement la porte. 1983, les Français ont porté la gauche au pouvoir, espérant ainsi voir leur rêve social se réaliser et se créer une société équitable. La vague rose commence à se ternir et les idées prennent l'eau. La gauche est devenue "caviar" avant que de se transformer en "Bobo", quelques années plus tard. En attendant, il faut des hommes comme Kaplan pour redorer un blason quelque peu terni. C'est au cours de la garden-party élyséenne du 14 juillet que Jo retrouve Sarah, ancienne demi-mondaine reconvertie dans la communication politique. Sarah, qui s'est refait une virginité - sociale - en épousant un grand bourgeois juif, Alfred Hirsch. "Tout cela semblait si loin de ces marchands de chiffons, de ces ouvriers à façon qui avaient peuplé l'enfance de Jo, au point qu'il ne pouvait imaginer un juif qui ne fût courbé devant sa machine à coudre. Mais lorsque Hirsch avait avancé sa main pour le saluer, Joseph avait aperçu une marque familière. Des chiffres tatoués sur le bras".

Les arcanes du pouvoir politique et - accessoirement - la ligne 9 apporteront à Kaplan l'amour. Le vrai. Le grand. Le seul et l'unique. Celui qui bouleverse vos us et coutumes, vos idées reçues, vous télétransporte d'un monde fait de petites gens besogneux vers l'univers de l'aristocratie et de la grande bourgeoisie. Cet amour a pour nom Sébastienne de Montguyon, financière de gauche en réaction à sa famille, classée très, très à droite !! Avec Sébastienne, Jo redécouvre les plaisirs de la chair et l'amour dans les rues sombres et les recoins de Paris canaille. Bein sûr, tout - ou presque - sépare Jo Kaplan et Sébastienne. Lui vit dans le rêve, les livres, l'histoire, un certain passé nostalgique. Elle, est dans le présent, l'instant, l'avenir ; elle est ambitieuse, hyperactive, calculatrice. "Il l'avait conquise par sa manière de parler, son regard, sa part de mystère, aussi. Mais tout, chez lui, n'était que références. Même le libertinage. L'amour selon Roger Vailland, le goût du luxe et du raffinement qui distingue le révolutionnaire, l'aventurier véritable, du petit-bourgeois en révolte ... Une manière de regarder la vie que Sébastienne n'avait jamais envisagée ...".

Par amour, Jo Kaplan acceptera de rompre avec les archaïsmes du parti pour gagner sa vie "normalement". Il se fera embaucher pour ses idées politiques et sa culture historique comme consultant dans une agence de communication chargée de revaloriser l'image du gouvernement de gauche de l'époque. On lui demandera même d'écrire l'histoire de Renault Billancourt, haut lieu du syndicalisme et du communisme militant et actif, et se comparera à Marcel Sembat, dans sa position de traître à ses idées et à ses convictions profondes. "Pionnier du socialisme, militant ouvrier, Marcel Sembat avait été l'un des fondateurs de la SFIO, orateur au verbe haut, il était la voix des prolétaires à la Chambre. Mais au lendemain de l'assassinat de Jean Jaurès, il était devenu le plus ardent des partisans de la guerre. Il couvrait sa trahison d'un langage de gauche [...]".

Ainsi, avec "Ligne 9" de Guy Konopnicki, on parcourt la ligne de métro la plus longue de Paris et on revit les moments de notre histoire. C'est une promenade à la fois bucolique et picaresque dans notre vie politique récente, avec des personnages plus vrais que nature. Chaque chapitre - 38 - un pour chaque station - fait renaître l'épopée du nom de la ligne. Jo Kaplan est un homme attachant et on prend plaisir à le suivre dans ses rêves, dans sa vie. On a envie d'être son ami dès les premières lignes du livre, pour qu'il nous conte, encore et encore, son Paris, sa ligne 9, ses femmes, ses histoires d'amour. "Ligne 9", un vrai moment de bonheur à lire et à déguster sans modération.

Publié dans Romans francophones

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Moustafette 22/05/2007 20:57

J'en suis à la moitié et je me régale !

Nanne 22/05/2007 21:00

Cela ne m'étonne pas ... Dès que l'on commence ce livre, on ne le quitte qu'à regret. C'est un excellent livre avec une histoire à la fois drôle, pathétique et instructive ...

Moustafette 16/05/2007 21:47

J'ai craqué ce midi et je l'ai sous les yeux pour de vrai ! Je vais aller fouiller un peu sur le site de Marianne .

Nanne 17/05/2007 08:55

Je crois que ce livre va te plaire parce qu'il est bien écrit, drôle et qu'il permet une promenade incessante sur la ligne 9. Mais Guy Konopnicki a écrit d'autres livres (des polars) sous le pseudo de Konop, dont un "Pas de Kaddish pour Sylberstein" qui est extraordinaire. Alexandre Arcady en a tiré un film avec Patrick Bruel, "K", qui est vraiment bon. A voir et à lire, donc...

Moustafette 14/05/2007 20:52

Noté et encadré en rouge.Cette histoire, qui est aussi la nôtre, va me faire remonter le temps avec plaisir, aussi bien dans l'histoire que dans la ville .Que penserait Jo Kaplan de la marmelade de gauche 2007 ?Magnifique photo de couverture en plus, que demande le peuple !!!Merci Nanne

Nanne 15/05/2007 21:01

A retenir et à lire en urgence, tant le style est beau et bien écrit, avec beaucoup de verve et d'humour. Je pense que Jo Kaplan serait déprimé devant la marmelade de la gauche de 2007. Mais l'auteur a mis beaucoup de lui dans son personnage. Guy Konopnicki est journaliste au magazine "Marianne". C'est tout un programme ...