Michel ou Lancelot des temps modernes

Publié le par Nanne

                        Le cheval blanc - Elsa Triolet (Folio)


"Michel Vigaud, mon héros, prenait pour moi consistance, devenait un homme de son époque, bien au fait de la routine du monde, ignorant tout de ses raisons ; [...]. Un diamant brut, une énergie non captée, non employée, un homme en pure perte. Michel à la discrétion du sort, ne cherchant ni gloire, ni femmes, ni argent, bifurquant soudain pour tout changer le cours de son présent sans un coup d'oeil pour son avenir, pour son destin qui s'en va au gré de la vie comme elle va". C'est ainsi qu'Elsa Triolet imaginait le héros du "Cheval blanc". Un homme libre dans un monde qui ne l'était plus, le livre ayant été écrit et publié dans la clandestinité en 1943. 537 pages de vagabondages, d'errances, de fuites, de bifurcations de la part de Michel Vigaud pour éviter les situations étouffantes, les routines, l'ennui, la peur des lendemains tristes et mornes. Sans jamais lasser, sans jamais agacer.

On se promène dans la vie de Michel Vigaud, comme on visite une immense ville étrangère sans carte, ni boussole. Imaginez-vous à Londres, New-York, Madrid, Berlin, Amsterdam, Tokyo, Buenos Aires ou ailleurs. Que de découvertes, d'aléas, de situations ambigües, imprévues, insolites !! Laissez-vous aller où bon vous semble, entrez, sortez des cafés, des clubs de musique, des musées, rencontrez des inconnus qui vous hébergent, vous aident et disparaissez dès qu'ils deviennent encombrants pour votre liberté. Ainsi est Michel Vigaud.

Enfance solitaire avec une mère cantatrice ayant perdu sa voix et la tête par la même occasion, Michel n'était pas pour autant un enfant abandonné. Il avait reçu une éducation parfaite, avec professeurs privés pour les études, la gymnastique, la natation, le piano. Il vivait dans les grands hôtels d'Europe au gré des voyages d'avec sa mère. Il restera fidèle à cette mère adorée jusqu'à sa mort, au point de refuser une quelconque amitié au collège. Sa première fuite date de cette époque. Cela n'avait pas surpris sa mère qui, même si elle était angoissée par ce départ, refusera de le faire rechercher. Après tout, il était le portrait de son père, officier de marine. "Pourquoi voulait-on qu'il lui fût arrivé malheur, mais non, c'était simplement son père tout craché, qui sortait pour aller chercher des cigarettes et revenait au bout de deux ans". A son retour d'Honolulu, Michel apprendra la mort de celle-ci. Qu'à cela ne tienne, il rentre dans la vie comme on pique un plongeon dans une eau profonde, sans savoir quand on remontera à la surface.

Entre temps, il rencontrera Alfredo del Rio, riche héritier sud-américain, qui l'entretiendra comme il le ferait d'une maîtresse. C'est au cours d'une sortie dans un club de jazz - "La ViergeFolle" - que Michel renconter Gaston Ricquet, musicien doué. Ce dernier voit là une occasion pour eux deux de former un duo de jazz et de gagner beaucoup d'argent. Il invite Michel à partager le quotidien de sa famille et à travailler ensemble au club comme pianiste de jazz. "Vigaud et Ricquet" deviennent célèbres dans ce Paris de l'entre-deux-guerres. "Depuis que "La Vierge Folle" était l'endroit où les snobs s'entassaient à cause des deux pianistes "Vigaud & Ricquet", dont on voyait les profils sur les murs de Paris, [...] Michel gagnait largement sa vie [...]".



Dès que cette vie facile, installée, sans problèmes ni soucis le lasse, Michel laisse ses affaires sur place et part vers de nouveaux horizons, à la recherche de nouvelles sensations, d'une autre vie, d'une nouvelle personnalité à se construire pour mieux la détruire. Dans sa fuite en avant, il tombera sur les frères Sagoin qui veulent faire de Michel le 3ème larron de leur spectacle du "Trio de la mort". A force d'errance sur les routes, à travers champs, en train, il arrive dans un village perdu du Limousin, s'installe dans l'auberge et devient l'homme à tout faire de la propriétaire, Madame Croissac. Il y est heureux. Un temps. Mais le destin le pourchasse, inlassablement. Il retrouvera, à Berlin, une petite camarade - la princesse Marina - qui le débauche dans une orgie monstrueuse. Juste le temps de se réveiller de sa soûlographie berlinoise, et voilà Michel Vigaud à Tours ... pour son service militaire. Il y rencontre André Leclerc et toute la famille de celui-ci, qui l'accueille comme un fils. Il les quittera lorsque l'atmosphère deviendra oppressante. ""Ils me fatiguent, songeait-il, assis sur la banquette du totillard, et quand on me fatigue, je lève l'encre". Qui donc le fatiguait ? "Si je commence à réfléchir, c'est la fin de tout ! J'aime pas qu'on me mette des points sur les i ... Ils m'y auraient bien amené ..."".

Destination Toulouse, le temps d'y faire le trafic de drogue entre la France et l'Espagne - il faut bien vivre de son travail - et Michel revient à Paris. Il fait la connaissance, salle Drouot, de Stanislas Bielenski, collectionneur d'art africain et océanien. "Il se trompait rarement, c'était un connaisseur dans bien des domaines, et il avait ses poulains parmi les femmes, dans la littérature, le théâtre, par véritable amour pour la qualité, du talent. Autour de lui tout était promesse, espoir, avenir ...". Michel trouvera l'amour, sous les traits d'Elisabeth Krüger. Ce sera l'amour fou, passion, celui qui enchaîne l'un à l'autre. Il épousera une riche anglaise - Mary Witson - et partira vivre avec elle à New York. De nouveau, il se fera entretenir et fréquentera les Noirs de Harlem, jouant du piano dans un club de jazz en leur compagnie. Comme toujours, dès que Michel Vigaud se sent étouffé par sa femme, il demande le divorce et revient à Paris. Il décide d'organiser sa vie, de ne plus se laisser ennuyer, déborder par les gens et les événements. Mais Michel a des pressentiments néfastes. Les temps sont sombres, comme son âme. "Il devrait bien y avoir quelque chose dans le monde pour quoi c'était la peine de vivre et de donner sa vie. Puisqu'on la perd pour rien, puisqu'on est condamné à mort de toute façon. Il n'avait pas su discerner qu'elle était cette chose valable ... Maintenant il n'avait plus le temps, il allait mourir, bientôt. Il le savait, comme s'il avait regardé l'heure du départ ...".

"Le cheval blanc" est un livre à double lecture, à clé. On assiste à la vie errante et dilettante de Michel Vigaud. Il est à la recherche de la grande cause pour laquelle il pourrait se battre, donner sa vie. C'est un homme désintéressé de tous les biens matériels, de l'argent, des choses futiles. Il préfère la fuite à la lassitude, à l'habitude, à l'érosion d'une situation. Il ressemble aux chevaliers errants du moyen âge, sans cesse sur les routes, vendant leurs services aux uns et aux autres en échange du gîte et du coucher. Michel Vigaud est un être pur et virginal, comme les résistants combattant dans l'ombre et retournant à l'anonymat une fois la liberté retrouvée. Au final, "Le cheval blanc" est un livre éminemment romantique, à l'écriture poétique, qui ne laisse pas indifférent.

ABC 2007

Publié dans Livres ABC

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

Alice 24/06/2007 10:12

Moi j'ai lu ce livre il y a quelques années j'ai beaucoup aimé mais le souvenir reste vague. j'ai aimé surtout le souffle de liberté de ce livre, un homme libre comme un cheval fou

Nanne 24/06/2007 16:18

J'ai beaucoup aimé ce livre d'Elsa Triolet, même si - pour moi - ce n'est pas le meilleur. Je lui préfère "Le premier accroc coûte 200  francs". Cela dit, Michel Vigaud, son personnage est un homme libre de toute contrainte. Il ne souhaite ni argent, ni femmes, ni succès. Il ne veut que la liberté d'être et d'exister. C'est un grand romantique qui veut mourir pour une grande cause, valable. En cela, il ressemble aux résistants qui se sont battus pour la Liberté et l'ont - parfois - payé très cher. C'est livre qui, en parlant de choses et d'autres, rend un vibrant hommage à cette liberté d'être à une époque où cela était impossible. Elle a réussi cet exploit.