Lippi, moine, libertin et artiste

Publié le par Nanne

   La passion Lippi - Sophie Chauveau 
                           (Folio 4354)




"Une gamine de douze ans, déchaînée, la jupe trop courte - elle pousse si vite - des nattes qui zèbrent l'air sur un tempo endiablé, et des petits seins qui pointent ! Une nymphette montée en graine, qui veut encore sauter à la corde, échevelée, joyeuse, tellement joyeuse ! Elle saute, elle saute, elle chante, elle rie à tue-tête et elle embrasse qui elle veut, quand ça lui plaît". C'est ainsi que Cosme de Médicis perçoit sa ville - Florence - depuis son retour de Bruges et de Venise. 

Par une belle journée de février 1414, Cosme de Médicis déambule dans les rues adjacentes du Palais de la Signoria, siège de la république florentine. Ces rues qui ressemblent à une véritable cour des miracles rassemblent tout une population d'artistes de cirque, acrobates, jongleurs, cracheurs de feu, joueurs de fifre et peintres de rue qui vivent de l'aumône des riches marchands florentins. Cosme est bien loin de se douter qu'il part à la découverte d'un joyau à l'état brut - une perle rare - qu'il lui faudra travailler, façonner, ouvrager pour en faire sortir le meilleur et le plus beau. En attendant, c'est une plante de pieds cornue qu'il aperçoit. Et ces pieds crasseux s'affairent autour de l'esquisse d'une oeuvre admirable : Le jardin des Oliviers. "Incroyable ! Il n'a jamais vu, ni même imaginer "ça" possible ! Une telle épaisseur de corne couvre ces pieds [...]. Prêt à l'enjamber, Cosme s'interrompt. La rue est étroite et va rétrécissant encore. Or la forme en haillons occupe tout l'espace de son "oeuvre" à l'état d'ébauche : une esquisse du jardin des Oliviers, peuplé de Pilate et de Judas, de Pierre et de ses reniements, de renégats et oreille coupée ... Tout y est, avec seulement de la poussière et du charbon de bois !". Cosme et les florentins - pourtant blasés - sont en extase devant ce petit prodige.

En découvrant Fillipo Lippi, Cosme de Médicis pressent l'artiste surdoué. Seulement, il faut un guide moral, spirituel et artistique au petit Lippi qui semble avoir poussé comme une herbe sauvage au milieu des bas-fonds de Florence. Il va le présenter à Guido di Pietro, peintre artisan. C'est un maître en la matière, respecté de sa confrérie et respectable. "Sa gloire est encore limitée mais déjà inimitable. Salué pour sa rareté et son élévation". Entre Cosme et Guido une réelle amitié existe, alliant déférence et tendresse. Guido décidera de garder Lippi pour parfaire son apprentissage après l'avoir vu peindre une madone. Il doit maîtriser l'art de la peinture, des pigments et teintures s'il veut devenir un grand peintre. Pour son éducation matérielle, ce sont les moines des Carmes qui lui apprendront à lire, écrire, compter, chanter et prêcher.

Fillipo Lippi est heureux, enfin. Pour un enfant, cela compte. Il en a fini avec la pauvreté, la misère des rues. De plus, il aime apprendre, comprendre. C'est pour lui un cadeau, un don. "Il aime apprendre. Il vient de le découvrir : il adore qu'on lui enseigne des choses. Chaque nouveauté est un cadeau. Il se sent vivre plus fort quand on lui communique des choses formidables. Formidable bonheur ! Il jubile de tout son corps". Mais Lippi a un passé, comme tout un chacun. Passé douloureux et enfoui qui l'angoisse, l'étreint et le pousse à fuir - la nuit - le couvent des Carmes, lieu de paix et de tolérance, pour les postriboli, ces bordels miséreux et misérables aux abords des grandes cités toscanes. Là, Lippi retrouve la joie d'aimer et d'être aimé par des filles aussi jeunes, frêles et fragiles que lui. Comme il est beau et désargenté, il paie en peignant les plafonds des chambres comme ceux des églises, des cathédrales, des couvents. C'est d'ailleurs dans ces maisons de plaisir qu'il a découvert et compris la peinture, la Beauté. "C'est là que j'ai commencé à comprendre, que j'ai aimé la comprendre. Régulièrement, ici, je dessine ce que je vois, la forme de leurs visages, les mouvements de leurs corps, le délié, la Beauté". C'est grâce à son travail dans ces lieux d'amour tarifés que Lippi sera sacré "prince du bordel". Ses madones et autres Vierges lui seront inspirées par les filles de ces maisons de rendez-vous de Florence. Sa réputation future se fera sur la qualité et la grâce de ses Vierges.



Sa rencontre avec un jeune peintre de 19 ans - Tommaso di Ser Giovanni di Mone Cassai, surnommé Masaccio - lui fait prendre conscience que la peinture est à un tournant de sa technique, comme une sorte de révolution culturelle et artistique. Fillipo Lippi va faire souffler un vent de renouveau et de passion sur la peinture de la Renaissance.

En juin 1421, Lippi fait ses voeux de moine aux Carmes. Moine, certes, mais moine parjure, menteur, libertin, ivrogne et doué. Lippi va faire émerger un style personnel, mettant fin à l'artisanat dans la peinture. Car ce que veut Lippi, c'est gagner de l'argent, beaucoup d'argent. Il fait payer les grandi, qui rechignent sur tout. Il va leur faire payer non seulement l'exécution de l'oeuvre, mais l'inquantifiable : l'invention, l'imagination, l'idée. "Là, naît le style de Lippi. C'est décidé. Il en a fini avec le petit artisan besogneux. Fini de facturer à la taille, à la tâche, à l'once, au temps passé, au nombre d'assistants. [...]. Il compte trois fois, puis six fois, le prix de son temps, l'évaluation de ses nécessités, décuple le prix des pigments [...]". Son talent, son statut de protégé des Médicis père et fils ne l'empêcheront pas de commettre le parjure et une ultime provocation. Il faudra toute la finesse et la virtuosité de Pierre de Médicis et de son jeune fils, Laurent, pour intercéder auprès du Pape et - ainsi - éviter le pire à Fra Fillipo Lippi.

 



Lippi qui recevra dans son atelier public un jeune apprenti au talent prometteur et symbole de magnificence picturale sous la Renaissance - le futur Botticelli - sera consacré meilleur peintre en 1461, à l'âge de 55 ans. Grâce à lui, les peintres et les sculpteurs ne seront plus jamais de simples et modestes artisans d'art, mais réellement des artistes à part entière. "Tous les artistes de Toscane, de Rome, de Sienne lui doivent une éternelle reconnaissance. Tout ce qui, un jour, s'honore ou s'honorera du nom d'artiste le lui doit ou le lui devra".

 

"La passion Lippi" est un hymne à la beauté de la Renaissance italienne. Sophie Chauveau nous fait revivre l'existence d'un artiste hors du commun, parfois éclipsé par son élève, Botticelli. On suit les tribulations et autres frasques de Fillipo Lippi dans une société en pleine expansion, ouverte, opulente, riche et qui embrasera tous les pays d'Europe par la qualité de ses oeuvres. Avec "La passion Lippi", on vit non seulement l'histoire de la peinture italienne, mais aussi - en filigrane - celle de la République de Florence ainsi que l'ascension de la famille des Médicis. C'est une fresque qui se déroule sous nos yeux au fur et à mesure de sa lecture. C'est un livre très fort, très dense, très intense, très érudit et pourtant à la portée de chacun. C'est un livre qui nous réconcilie avec les traités sur la peinture ou les biographies classiques un peu arides, car il allie et mélange subtilement l'histoire de l'art, celle de l'Italie et de la Toscane, mais aussi la vie quotidienne de cette période si foisonnante. Bref, que du bonheur !!!

ABC 2007

Publié dans Livres ABC

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lectiole 29/07/2009 16:52

Bonjour,pas encore lu la Passion Lippi, mais après avoir apprécié le Rêve Boticelli, je suis en train de lire l'Obsession Vinci...Quelle déception !

:0095: Maître Po 09/03/2008 10:55

Moi aussi, je pourrais m'écrier : Bref, que du bonheur !Mais je parlerais alors de ton article, qui donnerait envie même à un cul-de-jatte analphabète, de se précipiter dans une librairie ;-Þ

Nanne 09/03/2008 21:23

Merci beaucoup, Maître Po .... C'est vrai que ce roman sur Lippi est un vrai bonheur à lire et à faire découvrir. Je ne sais pas si cela plairait à un cul-de-jatte analphabète mais, après tout, pourquoi pas :o))) Dans tous les cas, c'est vraiment un livre superbe sur une période merveilleuse ... J'ai d'ailleurs prévu la suite. C'est dire !!!

clotilde 04/03/2008 16:39

bonjour ,je suis en plein dans "la passion Lippi" Quel bonheur ,quel livre ,quel talent ! tout me plait dans ce livre ,il me fait rêver ,m'émeut ,me passionne !Si vous aimez les livres bien écrit ,je vous conseille vivement de lire "la Cyprina " de Sylvie Dervin ,qui m'a fait le même effet et qui se passe aussi à l'époque des Borgia !Ce livre est écrit avec la même fougue ,le même rythme ,les mots touchent leur cible à chaque fois !Si vous avez adoré Lippi ,vous adorerez la Cyprina ! Voilà ,je voulais  vous faire profiter de ma lecture de ce livre ,que j'ai lu ,il y a pas mal de temps et qui m'a laissé un souvenir impérissable

Nanne 05/03/2008 21:22

Bonsoir Clotilde et bienvenue sur mon blog ... Je suis heureuse de savoir que "La passion Lippi" soit un livre qui vous plaise autant que cela. Je l'ai lu l'été dernier et j'en garde un souvenir merveilleux avec la rencontre d'une culture et d'un monde que je découvre et que j'apprécie de plus en plus. Merci pour cette référence à "La Cyprina" que je ne connaissais pas, mais dont je retiens le titre pour le lire et me plonger dans cette époque. J'ai aussi prévu la suite de "La passion Lippi" avec "Le rêve Botticelli" .... A suivre dans quelques temps :o)))

lamousme 18/08/2007 16:44

bon c'est pas que je crois pas au père noel mais....on est jamais mieux servi que par sois-même alors ...j'avoue je suis entré chez virgin hier :o))))))

Nanne 19/08/2007 08:38

Et en entrant chez Virgin, je suis sûre que tu as trouvé "La passion Lippi" et d'autres trésors à lire !!! Cela fait un bien fou de ressortir avec des bonheurs à lire entre les mains....

lamousme 13/08/2007 22:14

arfff une suite!!!! mais c'est la ruine!!!!!!!!!! :o)

Nanne 14/08/2007 16:54

Mais, Lamousme, tu achètes d'abord "La passion Lippi" pour savoir si ce livre te plaît. Si c'est le cas, tu achètes un peu plus tard "Le rêve Botticelli". Le tout en livre de poche, peut-être même le trouveras-tu chez un bouquiniste ?? Je ne voudrais pas te mettre le moral dans les chaussettes, mais c'est un tryptique, donc - théoriquement - il doit y avoir un 3ème livre sur le thème. Si je ne me trompe pas, ce sera sur Michel Ange, élève de Botticelli ... Si tu veux un conseil (gratuit) : écris une belle lettre au Père Noël. A mon avis, tu sera exaucée !!!