Mercredi 8 août 2007
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La passion Lippi - Sophie Chauveau
(Folio 4354)
"Une gamine de douze ans, déchaînée, la jupe trop courte - elle pousse si vite - des nattes qui zèbrent l'air sur un
tempo endiablé, et des petits seins qui pointent ! Une nymphette montée en graine, qui veut encore sauter à la corde, échevelée, joyeuse, tellement joyeuse ! Elle saute, elle saute, elle chante,
elle rie à tue-tête et elle embrasse qui elle veut, quand ça lui plaît". C'est ainsi que Cosme de Médicis perçoit sa ville - Florence - depuis son retour de Bruges et de
Venise.
Par une belle journée de février 1414, Cosme de Médicis déambule dans les rues adjacentes du Palais de la Signoria, siège de
la république florentine. Ces rues qui ressemblent à une véritable cour des miracles rassemblent tout une population d'artistes de cirque, acrobates, jongleurs, cracheurs de feu, joueurs de fifre
et peintres de rue qui vivent de l'aumône des riches marchands florentins. Cosme est bien loin de se douter qu'il part à la découverte d'un joyau à l'état brut - une perle rare - qu'il lui faudra
travailler, façonner, ouvrager pour
en faire sortir le
meilleur et le plus beau. En attendant, c'est une plante de pieds cornue qu'il aperçoit. Et ces pieds crasseux s'affairent autour de l'esquisse d'une oeuvre admirable : Le jardin des
Oliviers. "Incroyable ! Il n'a jamais vu, ni même imaginer "ça" possible ! Une telle épaisseur de corne couvre ces pieds [...]. Prêt à l'enjamber, Cosme s'interrompt. La rue est étroite
et va rétrécissant encore. Or la forme en haillons occupe tout l'espace de son "oeuvre" à l'état d'ébauche : une esquisse du jardin des Oliviers, peuplé de Pilate et de Judas, de Pierre et de ses
reniements, de renégats et oreille coupée ... Tout y est, avec seulement de la poussière et du charbon de bois !". Cosme et les florentins - pourtant blasés - sont en extase devant ce petit
prodige.
En découvrant Fillipo Lippi, Cosme de Médicis pressent l'artiste surdoué. Seulement, il faut un guide moral, spirituel et artistique au petit
Lippi qui semble avoir poussé comme une herbe sauvage au milieu des bas-fonds de Florence. Il va le présenter à Guido di Pietro, peintre artisan. C'est un maître en la matière, respecté de sa
confrérie et respectable. "Sa gloire est encore limitée mais déjà inimitable. Salué pour sa rareté et son élévation". Entre Cosme et Guido une réelle amitié existe, alliant déférence et
tendresse. Guido décidera de garder Lippi pour parfaire son
apprentissage après l'avoir vu peindre une madone. Il doit maîtriser l'art de la peinture, des pigments et teintures s'il veut devenir un grand peintre. Pour
son éducation matérielle, ce sont les moines des Carmes qui lui apprendront à lire, écrire, compter, chanter et prêcher.
Fillipo Lippi est heureux, enfin. Pour un enfant, cela compte. Il en a fini avec la pauvreté, la misère des rues. De plus, il aime apprendre,
comprendre. C'est pour lui un cadeau, un don. "Il aime apprendre. Il vient de le découvrir : il adore qu'on lui enseigne des choses. Chaque nouveauté est un cadeau. Il se sent vivre plus fort
quand on lui communique des choses formidables. Formidable bonheur ! Il jubile de tout son corps". Mais Lippi a un passé, comme tout un chacun. Passé douloureux et enfoui qui l'angoisse,
l'étreint et le pousse à fuir - la nuit - le couvent des Carmes, lieu de paix et de tolérance, pour les postriboli, ces bordels miséreux et misérables aux abords des grandes cités
toscanes. Là, Lippi retrouve la joie d'aimer et d'être aimé par des filles aussi jeunes, frêles et fragiles que lui. Comme il est beau et désargenté, il paie en peignant les plafonds des chambres
comme ceux des églises, des cathédrales, des couvents. C'est d'ailleurs dans ces maisons de plaisir qu'il a découvert et compris la peinture, la Beauté. "C'est là que j'ai commencé à
comprendre, que j'ai aimé la comprendre. Régulièrement, ici, je dessine ce que je vois, la forme de leurs visages, les mouvements de leurs corps, le délié, la Beauté". C'est grâce à son
travail dans ces lieux d'amour tarifés que Lippi sera sacré "prince du bordel". Ses madones et autres Vierges lui seront inspirées par les filles de ces maisons de rendez-vous de
Florence. Sa réputation future se fera sur la qualité et la grâce de ses Vierges.
Sa rencontre avec un jeune peintre de 19 ans - Tommaso di Ser Giovanni di Mone Cassai, surnommé Masaccio - lui fait prendre conscience que la
peinture est à un tournant de sa technique, comme une sorte de révolution culturelle et artistique. Fillipo Lippi va faire souffler un vent de renouveau et de passion sur la peinture de
la Renaissance.
En juin 1421, Lippi fait ses voeux de moine aux Carmes. Moine, certes, mais moine parjure, menteur, libertin, ivrogne et doué. Lippi va
faire émerger un style personnel, mettant fin à l'artisanat dans la peinture. Car ce que veut Lippi, c'est gagner de l'argent, beaucoup d'argent. Il fait payer les grandi, qui
rechignent sur tout. Il va leur faire payer non seulement l'exécution de l'oeuvre, mais l'inquantifiable : l'invention, l'imagination, l'idée. "Là, naît le style de Lippi. C'est décidé. Il en
a fini avec le petit artisan besogneux. Fini de facturer à la taille, à la tâche, à l'once, au temps passé, au nombre d'assistants. [...]. Il compte trois fois, puis six fois, le prix de son
temps, l'évaluation de ses nécessités, décuple le prix des pigments [...]". Son talent, son statut de protégé des Médicis
père et fils ne l'empêcheront pas de commettre le parjure et une ultime provocation. Il faudra toute la finesse et la virtuosité de Pierre de Médicis et de son jeune fils, Laurent, pour
intercéder auprès du Pape et - ainsi - éviter le pire à Fra Fillipo Lippi.

Lippi qui recevra dans son atelier public un jeune apprenti au talent prometteur et symbole de magnificence picturale sous la Renaissance - le
futur Botticelli - sera consacré meilleur peintre en 1461, à l'âge de 55 ans. Grâce à lui, les peintres et les sculpteurs ne seront plus jamais de simples et modestes artisans d'art, mais
réellement des artistes à part entière. "Tous les artistes de Toscane, de Rome, de Sienne lui doivent une éternelle reconnaissance. Tout ce qui, un jour, s'honore ou s'honorera du nom
d'artiste le lui doit ou le lui devra".
"La passion Lippi" est un hymne à la beauté de la Renaissance italienne. Sophie Chauveau nous fait revivre l'existence d'un artiste
hors du commun, parfois éclipsé par son élève, Botticelli. On suit les tribulations et autres frasques de Fillipo Lippi dans une société en pleine expansion, ouverte, opulente, riche et qui
embrasera tous les pays d'Europe par la qualité de ses oeuvres. Avec "La passion Lippi", on vit non seulement l'histoire de la peinture italienne, mais aussi - en filigrane - celle de la
République de Florence ainsi que l'ascension de la famille des Médicis. C'est une fresque qui se déroule sous nos yeux au fur et à mesure de sa lecture. C'est un livre très fort, très dense, très
intense, très érudit et pourtant à la portée de chacun. C'est un livre qui nous réconcilie avec les traités sur la peinture ou les biographies classiques un peu arides, car il allie et mélange
subtilement l'histoire de l'art, celle de l'Italie et de la Toscane, mais aussi la vie quotidienne de cette période si foisonnante. Bref, que du bonheur !!!
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