De la
bourgeoisie au
communisme révolutionnaire
Je vous ai déjà dit toute la passion que
j'éprouve pour l'Allemagne et sa culture, son histoire et ses artistes. Dernièrement, pour ma liste ABC, j'ai acheté un livre d'Erich Maria Remarque - "L'Obélisque noire" - dont la
couverture était ornée d'un dessin de George Grosz : Dehors et Dedans. Vous allez encore vous demander quel est cet artiste dont je vais vous parler !! Quasiment inconnu, ou presque. Pas
si sûr. Je suis même sûre que vous connaissez un certain nombre de ses peintures, tellement caractéristiques de son style au graphisme heurté, violent, caricatural, cruel et cynique et qui
illustrent dossiers et documents traitant de l'histoire de l'Allemagne de 1918 à 1933.
George Grosz fût successivement dessinateur caricaturiste, peintre allemand, puis américain. Né à Berlin en 1893, sa jeunesse se déroulera dans l'Allemagne de Guillaume II. Il poursuit des études
artistiques à l'Académie Royale de Dresde, puis à Berlin. Son premier dessin est publié en 1910. Sa haine pour le militarisme prussien et outrancier de l'époque, du nationalisme, du clergé et de
la bourgeoisie - dont il est issu - lui serviront de
thème pour croquer ses
contemporains. Bien qu'il semble manifester une sympathie pour le milieu ouvrier et les chômeurs - ayant renié son milieu et la religion - il est plus attiré par la littérature et sa rebellion
interieure.
La 1ère Guerre Mondiale transforme son antimilitarisme en antinationalisme. En 1916, par refus du nationalisme germanique et par amour pour l'Amérique, il transforme son prénom Georg en
George et son nom, Gross en Grosz. Il décidera de ne s'exprimer qu'en anglais par provocation.
Dès 1914, bien qu'étant apolitique, il s'engage comme volontaire. Réformé en 1915, pour raisons de santé, il sera réincorporé en 1917 et transféré dans divers centres hospitaliers où il finira la
guerre. "Cette époque que j'ai vécue dans le carcan du militarisme était une défense perpétuelle - et je sens que tous les actes que j'accomplissais alors me dégoûtaient du plus profond de
moi-même", dira-t-il de cette époque. Les dessins de cette période montrent des champs de bataille avec leurs cortèges de destructions, de morts, d'horreurs. Il ne sera pas le seul à peindre
la monstruosité de la vie des tranchées. Les dessins de George Grosz seront proches de ceux d'Otto Dix ou de Max Beckmann.
En 1918, l'union des artistes du Novembergruppe se créé à Berlin,
influencée par la révolution d'octobre en Russie. George Grosz y adhère et défend la révolution soviétique. La même année, il devient membre du KPD - le parti communiste allemand. L'écrasement
des mouvements spartakistes et des Conseils de Bavière par les sociaux-démocrates, aidés de l'armée et des corps francs, radicalisera davantage ses dessins. Cela lui vaudra de nombreux démêlés
avec la justice, pour insultes envers l'armée impériale avec un recueil "Gott mitt uns" en 1921, pour outrage aux bonnes moeurs et trouble à l'ordre public avec "Ecce Homo", où
il décrivait la vie privée de la bourgeoisie.
Entre-temps, le mouvement Dada naît en 1916 à Zurich, représentant le nihilisme total. Il arrive à Berlin en 1918, et George Grosz sera l'un de ses premiers
représentants. C'est au sein de ce mouvement artistique que Grosz poussera la provocation à son paroxysme. Il réalise avec John Heartfield un photomontage, Dadamerika. George Grosz est
nommé
Propagandada lors d'un meeting
Dada. En 1920, il organise avec John Heartfield la première Foire Internationale Dada. 174 oeuvres sont présentées. Max Ernst et Otto Dix y exposent leurs oeuvres. La galerie sera
fermée par la police et condamné à une forte amende.
En 1922, lors d'un séjour en Union Soviétique, où il rencontrera Lénine, George Grosz dresse un bilan désastreux du pays et de ses conditions de vie. Il quittera le parti communiste en 1923, tout
en continuant à collaborer à l'organe de presse de celui-ci. Il croque des bourgeois repus et obscènes, des militaires arrogants et vulgaires. En 1926, pour dénoncer la condamnation à mort des
deux anarchistes italiens Sacco et Venzetti, George Grosz dessine une statue de la Liberté ensanglantée brandissant une chaise électrique. En 1928, Erwin Piscator met en scène
"Les aventures du brave soldat Chvéïk" de Jaroslav Hasek. George Grosz dessine un recueil de dessins, projeté en arrière-scène. Cela lui vaudra une peine de prison de deux mois et 2 000
marks d'amende pour blasphème. On y voyait un Christ
crucifié avec un masque à gaz et des bottes militaires. La légende disait "Ferme-la et continue à
servir".
George Grosz est sans aucun doute l'artiste qui a le mieux pressenti l'arrivée du nazisme en Allemagne. Au cours d'une conversation avec Thomas Mann George Grosz
prédit en 1933 "qu'Hitler ne tiendrait pas six mois, mais six ans ou même dix ans [...]". Il émigre aux Etats-Unis juste avant l'arrivée des nazis au pouvoir. Il sera le premier à se
voir retirer la nationalité allemande et ses oeuvres trouveront une place de choix dans l'exposition sur l'art "dégénéré" en 1937.
Son talent de caricaturiste est très apprécié aux Etats-Unis. Déjà, en 1932, il avait été invité à enseigner à L'Art Students League de New York. Il y restera jusqu'en 1936, puis créera
la Sterne-Grosz School. Son admiration pour les Etats-Unis l'empêchera d'être critique. Son oeuvre deviendra plus traditionnelle, plus calme et plus sereine. Toutefois, George Grosz
continue ses dessins sur l'actualité. Bien qu'ayant pris la nationalité américaine, les dessins de George Grosz railleront quand même les moeurs de son pays d'adoption. En 1958, il réalise une
série
de collages grotesques sous le titre "Cookery
School", dans lequel il fustige la société de consommation américaine. Cette oeuvre est une anticipation du Pop'Art. La même année, il est nommé membre de l'Académie des Beaux-Arts de Berlin
Ouest. Il décide de revenir définitivement en Allemagne en 1959. Il y décède la même année.
Certains critiques d'art voyaient en Grosz un antimoderniste, l'antithèse d'un Picasso, d'un Matisse ou d'un Brancussi, ces représentants de l'art moderne. George
Grosz, dessinateur cruel, cynique et témoin de son époque ? Ou bien moraliste ?
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