Négatifs de l'Histoire

Publié le par Nanne

                La chambre noire - Rachel Seiffert 
                       (10/18 n°3762)



Trois prénoms. Trois nouvelles. Trois périodes dans le temps. Trois perceptions différentes de l'Histoire commune du peuple allemand. "La chambre noire" de Rachel Seiffert nous convie à feuilleter un album de photos souvenirs, dont de nombreux allemands voudraient qu'il n'ait jamais existé. Trois nouvelles qui vont crescendo dans la découverte de l'horreur.

"Helmut" raconte l'histoire - presque banale - d'un enfant né en 1921 dans une modeste famille berlinoise. Helmut est atteint d'une affection congénitale qui le prive d'un muscle de la poitrine. Rien de grave, sauf que ses capacités musculaires seront - toute sa vie - limitées malgré les exercices thérapeutiques. C'est à l'école qu'Helmut apprendra qu'il est différent, au cours d'une inpection du professeur de gymnastique. "Helmut se retrouve avec les petits gros, les dents cariées, les amorphes, et il ne comprend pas pourquoi. Mais une fois que sous les yeux silencieux de sa classe il est prouvé qu'il n'arrive pas à lever son bras droit aussi haut que les autres, à cet instant, il découvre qu'il est imparfait". Sa puberté coïncide avec l'arrivée du 3ème Reich. Helmut décide d'arrêter sa scolarité et de travailler avec son père dans le magasin de photos de Gladigau. Parallèlement à la photo, Helmut se passionne pour le trafic ferroviaire. Cela lui servira à comprendre les évolutions de la guerre. Parce qu'Helmut - comme ses parents - est un fervent nazi, persuadé de la victoire et totale du régime. "Pourtant Helmut croit en la victoire, ne voit rien d'autre au-delà du grand triomphe auquel il entend bien prendre part. Et il continue à photographier". 


Ses anciens camarades de classe sont convoqués pour partir sur le front ; parfois même leurs pères, quand ils ont encore l'âge de se battre. Pour Helmut, pas de recrutement, ce qui fait honte à son père. Petit à petit, le trafic ferroviaire s'intensifie, signe de mouvement de troupes. Helmut a le sentiment que Berlin se vide de ses habitants. Les bombardements incessants de la capitale imposent l'évacuation de tous. Même s'il n'est pas étonné de voir la ville se vider, Helmut est attéré par le nombre de personnes fuyant. Avec la destruction finale du 3ème Reich et de sa capitale, les réfugiés passent dans la ville sans s'arrêter. La peur des Soviétiques. "Sans faire halte, ils racontent des histoires de squelettes vivants et de cendres, de fumées pestilentielles et de fosses pleines de cadavres. Certains disent avoir vu tout cela, d'autres le contestent. Sur un ton morne, résigné, impassible. Ils sont imprécis, affamés, amorphes".

Lorsque la petite Lore apprend - par sa mère - la mort du Führer, celle-ci se sent à la fois honteuse et soulagée de cette nouvelle. Sa petite soeur, Liesel, pleure. Pas elle. "Lore détourne son visage en feu. Il n'y aura pas de bataille dans la vallée. Pas de souffrance ni de sacrifice. Elle est à la fois surprise et honteuse du soulagement qui l'envahit". Dans cette deuxième nouvelle - "Lore" - c'est une traversée de l'Allemagne en ruines, dévastée et détruite, par cette enfant avec ses frères et soeurs qui nous est contée. Avant l'arrestation de ses parents - nazis convaincus - Lore est chargée par ceux-ci de détruire toutes les preuves compromettantes. Sa mère ne garde que quelques photos anodines de famille, personnelles et vénérées. Tout le reste - y compris les insignes - est brûlé et jeté à la rivière avant l'arrivée des Américains.

Lore doit rejoindre sa grand-mère à Hambourg. Sur la route, elle rencontre d'autres groupes de voyageurs tirant des brouettes surchargées de bagages ou de gros balluchons. Tout le monde ressent de la honte, de la gêne. Personne ne se regarde, ne se parle, évitant le voisin, marchant les yeux baissés. A Nuremberg, Lore et les petits sont accueillis dans une école remplie de réfugiés. Des femmes, des enfants, des vieillards, mais pas d'hommes à qui on interdit l'accès. Des femmes pleurent sur leur sort, sur leur misère. ""Ma maison a disparu. Plus une pierre sur l'autre. Je passe toutes les nuits à côté d'inconnus". Lore acquiesse de la tête, ferme les paupières. "Il nous a trahis. Comme le lâche qu'il est. Il a envoyé nos hommes à la mort et puis il nous a abandonnées". Alentour s'élèvent des murmures indignés. Lore ne veut surtout pas voir sa voisine, ni répondre".

A l'issue d'une épopée tragique, passant de la zone américaine à la zone russe, puis dans la zone anglaise, Lore rejoindra - enfin - Hambourg et sa grand-mère. Celle-ci la rassure sur ce que ses parents, prisonniers, ont fait. Rien. Ils n'ont rien fait de mal. C'était la guerre. D'ailleurs, les photos prises dans les camps sont des montages réalisés par les alliés, avec des acteurs et aidés - dans cette tâche - par les russes. Lore perdra sa candeur et sa naïveté dans le tramway de Hambourg. ""- Ce sont des acteurs américains, n'est-ce pas ?". La brune lâche un petit rire. La blonde remarque d'un ton sec que ce n'est pas drôle. "- Non, pas du tout. Ce sont des Juifs". Lore devient toute rouge. La femme aux cheveux foncés est en colère, maintenant. "- Regarde, regarde bien. Ils ne jouent pas la comédie, ils sont morts". Elle tourne encore des pages et Lore reconnaît les cols noirs zébrés d'éclairs d'argent. Des photos d'hommes au regard coupant, en uniforme des SS, des SA ou de la gestapo. La brune les désigne d'un geste. "- C'est eux qui les ont tués"".

Micha a du temps à combler. Pour cela, il entreprend l'arbre généalogique de sa famille. Mais que sait-il de ses grands-parents, Micha ? De leur passé, pendant la guerre ? Micha connaît l'histoire de son pays, il l'a apprise pendant sa scolarité. "On a étudié l'Holocauste à l'école. On nous a emmené visiter le camp le plus proche de la ville, on nous a projeté des documentaires [...]. Je me rappelle que notre professeur a pleuré, au camp. Il ne se souvient pas avoir pleuré, lui. Je ne crois pas, non". Ainsi commence l'ultime nouvelle de ce recueil. C'est sans doute la plus profonde, la plus marquante, la plus dure aussi.

Micha, jeune allemand de 31 ans, amoureux de Mina - d'origine turque - poursuivra sa descente aux enfers, en voulant savoir. A tout prix. Peu importe le prix à payer, quitte à tout détruire autour de lui. Il veut savoir où était son grand-père - Askan Boell - pendant la guerre. Ce qu'il a fait. Qui, mieux que sa chère et bonne grand-mère peut répondre ? "Il a combattu trois ans, un peu plus, même. L'Ukraine. La Russie. La Biélorussie. A l'époque c'était l'Union Soviétique, tout ça. Oui, la Belarus, comme ils disent maintenant. La Russie blanche. Sa dernière année de service. C'est là qu'il était, à la fin". C'est bien. Mais pas suffisant pour lui. Il veut des lettres, des photos de cette période. Mais tout a été brûlé, détruit, à son retour de détention. Que contenaient ces lettres ? Quels secrets pouvaient-elles bien recéler ? Inavouables. Infâmes. Insupportables pour lui, sa famille, pour les autres. Askan Boell était dans les waffen SS. Tout est dit. Le pire peut être imaginé, interprêté, suscité. Pas besoin de phrases, de photos, de discours. L'Histoire se suffit à elle-même. Des noms de victoire : Kharkov, Koursk. Des noms de crimes : Oradour, le ghetto de Varsovie. Micha partira - au propre comme au figuré - sur les traces de ce grand-père, dont il ne sait plus s'il l'aime encore par delà sa mort, ou le déteste.

"La chambre noire" est sans aucun doute un vrai chef d'oeuvre, magnifique, superbement écrit, dense, limpide. C'est la question - lancinante et récurrente - de la culpabilité d'un peuple face aux horreurs d'une guerre qui a été - directement ou indirectement - voulue, préparée, acceptée par leur silence, leur renoncement ou leur approbation. C'est une série de clichés sur un passé qui ne passe pas, qui est toujours présent dans les esprits, dans le quotidien. Ce livre ravive la question de la responsabilité des crimes, des massacres de l'Holocauste, commis au nom d'une croisade des temps modernes auxquels beaucoup ont voulu croire. On ne sort pas indemne d'un livre aussi fort et aussi puissant que celui-ci.

"Même quand je pleure à cause de ça, c'est sur moi que je pleure. Pas sur ceux qui ont été tués".

  ABC 2007

Publié dans Livres ABC

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InColdBlog 14/09/2007 10:46

Tu m'as donné envie de découvrir ce roman.

Nanne 14/09/2007 17:44

InColdBlog, quel plaisir de te retrouver ... J'espère que ton petit nid est presque terminé. Heureuse de te relire. Il te faut lire ce livre, je suis persuadée qu'il te plaira, parce qu'il ne montre pas les horreurs. Tout est dans la finesse, la suggestion, l'imagination derrière les mots et les situations de chacun. Un pur chef d'oeuvre découvert complètement par hasard.

sylvie 14/09/2007 10:30

forcément à noter après un commentaire de cette tenue ! merci nanne pour cette suggestion de lecture.

Nanne 14/09/2007 17:42

De rien, Sylvie. Ce livre est un chef d'oeuvre qui se lit d'une traite, sans avoir envie de s'arrêter. On est happer par l'histoire de ces trois nouvelles. C'est rare de trouver un livre parlant de cette question de la culpablité d'un peuple avec autant de pudeur, et de justesse. Tu ne le regretteras pas un instant.

yueyin 13/09/2007 10:27

Habituellment j'évite les livres sur cette période pour cause d'indigestion d'horreurs - mais la façon dont ut parles de ce livre me conduit à pense que le tratimetn pourrait bien me plaire, quelquecose de plus réfléchi de moins voyeurs, émouvant forcément mais sans tomber dans le pathos de l'horruer... je le lirai volontiers !!!

Nanne 13/09/2007 15:57

Yes, Yueyin. Tu as tapé là où il fallait. Effectivement, il n'y a aucune description macabre de l'Holocauste. Pas d'ouverture des camps avec leurs cortèges d'horreurs et de visions insoutenables. Tout est supposé, laissé à l'appréciation du lecteur. C'est parfois ambivalent, mais c'est ce qui est intéressant : laisser son imagination faire son chemin. Aller là où on a envie d'aller, sans revisiter le pire et le fond de l'abject. C'est très pudique et très féminin. Je pense que si un homme avait écrit ce livre, il aurait pris une tout autre tournure ... Tu peux y aller sans crainte, je confirme.

Choupynette 12/09/2007 22:31

vendu!

Nanne 13/09/2007 08:17

Choupynette, tu ne regretteras pas ton achat. Chose promise, chose due. C'est un vrai chef d'oeuvre du genre. Il est bouleversant, mais pas dur à lire, sans violence, sans horreur, tout est en douceur. Une écriture et une perception de l'Histoire très féminine.

Moustafette 12/09/2007 22:26

 J'en étais sûre, encore un pavé ! Bon sérieusement, je le note.

Nanne 13/09/2007 08:15

Je crois qu'il est à retenir, pour sa profondeur d'analyse, de regard distancié et mesuré. C'est vraiment un livre rare que celui-ci, parce c'est un roman. D'habitude, on trouve ce style d'écriture dans les essais historiques.