"Je" ou le maître de l'Univers

Publié le par Nanne

La secte des Egoïstes - Eric-Emmanuel Schmitt (Livre de poche)



"Pour la première fois, je pris mon travail en haine. Je regardais mes piles de dossiers comme des choses lointaines, étrangères, ces dossiers sur lesquels me pliait depuis des années mon labeur d'érudit, d'obscures recherches sur la linguistique médiévale qui n'intéressaient personne, pas même moi". 

Le moins que l'on puisse dire, c'est que notre chercheur s'ennuie ferme, perdu au milieu de ses grimoires poussiéreux, fermés depuis des temps immémoriaux. Pour égayer sa vie terne, triste et grise de chercheur cherchant - sans nécessairement trouver - il décide de prendre un de ces ouvrages momifiés par les ans sur les étagères de la bibliothèque et de laisser faire le hasard. Advienne que pourra. On verra bien ce que ce hasard réserve. Et celui-ci le mène vers un excentrique, un original du 18ème Siècle - comme seuls ces siècles peuvent en faire apparaître de temps à autre - Gaspard Languenhaert.

Ce philosophe, ou illuminé, a soutenu la thèse de l'égoïsme dans les salons littéraires qui fleurissaient à cette époque. D'abord coqueluche de ces milieux qui s'en amusaient, en riaient, en ricanaient, il finira par lasser son public et sera - finalement - éviter de tous. Traîté de fou, parfois soupçonné de sincérité, Gaspard Languenhaert sera rejeté de la société qui l'avait auparavant adoré.

Qu'à cela ne tienne, il décide de créer un groupe de pensée, la "Secte des Egoïstes". "Exclu du monde, il alla fonder une "Secte des Egoïstes" pour pouvoir répéter ses délires. Chaque semaine, pendant quelques années, se réunit, au village de Montmartre, un groupe d'individus qui, chacun, se croyait seul et à lui seul, tout l'univers [...]. Gaspard Languenhaert publia un "Essai d'une métaphysique nouvelle", sans lecteurs, sans audiences, et se trouva de nouveau seul. Mais pour lui, sans doute, quelle importance ?". Voilà notre chercheur passionné par cet original qui soutenait comme théorie alambiquée "que la nature n'existait que dans la tête, que sons, parfums, matières, couleurs et goûts n'étaient qu'en son esprit, que nous mêmes n'existions que sous ce même crâne". Il lâchera ses recherches et sa thèse pour partir à sa découverte et en savoir encore plus. 

Il apprend que la "Secte des Egoïstes" - qui se réunissait dans un théâtre de spectacles érotiques - réunissait une vingtaine de convaincus. Gaspard Languenhaert se possédant pas de préjugés sur son rang social, recrutait dans tous les milieux. On y trouvait un grand seigneur hautain aux côtés d'un boulanger cocu, un marquis sénile en compagnie d'un horloger, un professeur de grec et quelques autres originaux. Au fur et à mesure où notre chercheur part à la découverte de ce penseur atypique, les pistes tournent court. A croire qu'il pèse comme une malédiction ou un mystère insondable autour de lui. La découverte d'un volume de 1786, "La galérie des grands hommes", le remet sur sa piste. Il espère y trouver son portrait. Mais au moment d'arriver à la page, celle-ci a disparu. Arrachée ou bien le portrait a-t'il jamais existé ? "Comment celui qui est à lui seul le monde, celui qui est tout, pourrait-il, sans contradiction, laisser une image mondaine ? Gaspard Languenhaert n'a pas de visage [...]". 

Notre chercheur suivra son philosophe d'Amsterdam au Havre. Sa théorie du "Moi, je" fera sombrer Gaspard Languenhaert dans les limbes de la folie, jusqu'à se prendre pour l'incarnation de Dieu lui-même. "La situation devenait claire : malgré les premières sanctions, la Création se révoltait contre son Créateur. La tête retournée, le coeur lourd, il remonta lentement dans sa chambre et s'y enferma. Il fallait mettre un terme à cette émeute [...]. Plonger l'univers dans la nuit n'avait pas suffi. Il allait le supprimait totalement. Gaspard était décidé : ce soir, il sacrifierait le monde". Mais ne croyait surtout pas que, seul, Gaspard Languenhaert sera touché par la puissance de cette théorie. Notre chercheur prendra petit à petit conscience que - tous les 50 ans - un inconnu écrit un morceau inédit de la vie de Gaspard, élargissant ainsi le champ de sa pensée.

"La secte des Egoïstes" d'Eric-Emmanuel Schmitt nous invite à une balade dans notre conscience et notre personnalité profonde. Avec une plume alerte, vive, joyeuse et érudite, nous parcourons notre âme avec le sentiment d'égoïsme dont nous faisons tous preuves, à certains moments. Peut-être qu'après tout chaque lecteur est un peu Gaspard Languenhaert ?

Publié dans Romans francophones

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antotole 25/08/2010 17:42



la secte des égoistes est mon premier livre de e.e.shmitt.je ne l'ai pas fini mais je l'assure:c'est un livre génial!!!merci a mon pere qui m'a fait découvrir cet auteur



Benjamin 26/10/2008 09:18

J'ai vraiment beaucoup aimé ce bouquin également. Il m'a fait découvrir l'auteur et me donne envie d'en lire d'autres. Merci pour ce beau témoignage.

catali 15/03/2008 15:28

Bonjour,j'ai relu dernièrement "la secte des égoïste",toujours aussi plaisant effectivement. "La part de l'autre" est un peu déroutant et dérangeant dans un premier temps."Oscar et la dame rose" (sauf quelques méconnaissances "médicales")retrace très bien les liens qui peuvent exister entre les différents personnages (médecins,dames roses et entre enfants...je suis infirmière dans ce service et j'ai commencé par ce livre d'E.Schmitt pour cette raison) "L'Evangile selon Pilate" est en 2 parties et met à l'épreuve tous les a prioris que l'on peut avoir."Milarepa" est une merveille sur le bouddhisme."Odette Toutlemonde" est un peu dans le même style d'écriture qu'Oscar mais rappelle la profondeur des choses simples et vraies.Je suis ravie de connaitre,certes un peu tardivement,ce blog et de trouver des gens qui aiment lire...merci.

Nanne 15/03/2008 19:45

Bienvenue à toi, Catalie. Je suis heureuse de retrouver sur mon blog des personnes qui aiment les livres et qui partagent leurs envies et leurs bonheurs de lecture :o))) J'aime beaucoup cet auteur qui a souvent été galvaudé et dont beaucoup se sont moqués à tort. J'ai presque tout lu de lui, sauf les pièces de théâtre (ce qui ne saurait tarder !!!) et "La part de l'autre" en raison du sujet qui me pose des problèmes personnels .... Par contre, je n'avais moyennement aimé "Oscar et la dame rose". Je ne peux pas expliquer pourquoi, par contre. Si tu en as l'occasion, il faut lire absolument "M. Ibrahim et la fleur du Coran" qui est magnifique et qui ressemble à "La vie devant soi" de Romain Gary (relations personne âgée / enfant). Heureuse de t'avoir sur mon blog. j'espère te revoir bientôt ...

Lou 21/09/2007 00:44

J'ai adoré ce livre dont j'ai pourtant oublié le sujet... mais ta note est là pour le rappeler avec beaucoup d'habileté ! J'ai également lu deux autres livres de cet auteur, mais je les ai moins aimés (même s'ils me plaisent également). L'un d'eux est "oscar et la dame en rose", et j'ai oublié le titre de l'autre, une pièce de théâtre extremement bien menée.

Nanne 21/09/2007 21:56

"La secte des Egoïstes" est un bon livre sur la question qui nous touche tous, à savoir notre part d'égocentrisme. C'est drôle, plein d'humour, bien écrit et rondement mené. On a tellement envie de savoir la suite, qu'on lit le livre très (trop ?) vite à mon goût. J'ai beaucoup aimé "Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran" que je relirai un jour, un peu moins "Oscar et la Dame Rose" que j'ai trouvé plein de trop bons sentiments, un peu mièvre et trop guimauve, même avec un sujet aussi dur que la maladie d'un enfant ... Les pièces de théâtre d'Eric-Emmanuel Schmitt, je ne les ai pas encore lues. Mais ça ne saurait tarder, car j'adore le théâtre sous toutes ses formes.

anjelica 19/09/2007 22:00

Pas encore lu cet auteur .

Nanne 20/09/2007 18:41

Si tu n'as pas encore lu cet auteur, je te conseille de commencer par "Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran". C'est une histoire magnifique entre un vieil homme d'origine arabe qui tient une épicerie dans un quartier populaire et un jeune garçon, Momo, qui vit seul avec son père. L'histoire de cette amitié intergénérationnelle rappelle celle de Romain Gary et de son superbe livre "La vie devant soi". Tu peux aussi lire "La part de l'autre" (que je n'ai pas commencé !!). C'est l'histoire (romancé ??!!) d'Hitler s'il avait été reçu à l'Académie des Beaux Arts de Vienne. Serait-il devenu le monstre qui a fait trembler la terre et les hommes ? Ou n'aurait-il été qu'un homme parmi d'autres ? C'est la question du Bien et du Mal en chacun de nous ... Je te laisse juge.