Des vies, entre cauchemar et réalité

Publié le par Nanne

    Les bas-fonds du rêve - Juan Carlos Onetti 
    (Folio 2341)


Bienvenue dans l'univers onirique et fantasmagorique de Juan Carlos Onetti et à Santa Maria, ville de province et imaginaire, dans laquelle se déroule la plupart des nouvelles de ses "Bas-fonds du rêve". Treize nouvelles pour raconter le quotidien, la misère, la tristesse, la pitié, la médiocrité et les petites joies du peuple des rues de Santa Maria. Santa Maria, c'est peut-être Buenos Aires ou encore Montevideo. Lieux magiques, mythiques ou minables où se jouent, se chantent et se dansent le tango. Carrefour des échoués du monde et de la vie, en quête d'une hypothétique fortune, d'une nouvelle vie, d'une autre identité. 

"L'album", première des treize nouvelles, où le narrateur aperçoit les allées et venues d'une femme dans les rues de Santa Maria, portant une valise et afflublée d'un manteau de fourrure, malgré la chaleur et l'humidité du coin. Elle va et revient sans cesse et sans but, entre la ville et le port, errant comme une âme en peine. Le narrateur a l'impression qu'elle n'attend rien, ni personne et qu'elle n'éprouve aucun sentiment. De leur rencontre improbable et de leur amour passager, le narrateur apprécie particulièrement les histoires que la femme lui racontent concernant son passé. Mensonge ? Réalité ? Qu'importe. Mais il a peur de perdre toutes ces histoires qui le font rêver et sortir de son trou de province. "[...] que la seule peur que j'avais au fond, c'était de perdre la crapuleuse guinguette de Naples où elle faisait l'amour sur un air de mandoline, l'atelier de Sao Paulo où elle aidait un homme simiesque et contrit à corriger l'architecture des zones chaudes et des zones tempérées. Non pas peur de la solitude, mais peur de perdre une solitude que j'avais habitée avec un sentiment de puissance, une sorte de bonheur que les jours à venir ne pourraient jamais compenser, ni remplacer". Comme tous les bateaux amarrés à quai, en partance pour d'autres ports du bout du monde, la femme part un jour sans laisser d'adresse. Elle part comme elle est arrivée, aussi évanescente, aussi discrète. Elle laisse derrière elle une lettre et une malle, sans importance. Le narrateur apprend le nom de cette inconnue - Carmen Mendez - et découvre, par la même occasion, un album de photos la concernant, rendant ainsi réelles les histoires qu'elle s'était inventée en le rencontrant.

Avec "Jacob et l'autre", autre nouvelle du livre, c'est la mise en lumière d'un ancien champion déchu - Jacob Van Oppen - qui met la moitié de la petite ville en transe. En effet, tout Santa Maria - ou presque - se retrouve au Cinema Apolo pour assister à l'événement du moment : défier l'ancien champion du monde de boxe trois minutes pour gagner les cinq cents pesos prévus. Jamais personne, dans les autres villes, n'a osé défier cet ancien champion. Jamais, sauf à Santa Maria, où une jeune femme présente son fiancé pour relever le défi. La somme servira pour leur mariage. Le prince Orsini, impresario de Jacob, rend visite au fiancé, fort comme un Turc. Se sentant impressionné par le personnage, il comprend que cette fois, la défaite est à leur portée. C'est un combat sans espoir. Jacob a 50 ans, perclu de rhumatismes, rongé par l'alcool. Il propose un marché de dupes au Turc. "Mais tout peut s'arranger. Par exemple ... supposons que vous montez sur le ring. Vous évitez de mettre le champion en colère, parce que ce serait fatal pour notre plan. Vous montez sur le ring, vous admettez dès la première étreinte que le champion s'y connaît et vous vous laissez renverser, proprement, sans une égratignure". Devant le refus catégorique de la jeune femme, qui tient à son argent, Orsini promet un combat à la loyale. En tentant de prendre la fuite. Peine perdue, car le champion veut prouver qu'il n'est pas fini et peut gagner les matches proposés. Au jour prévu, la rencontre prévue a lieu. Mais, comme souvent dans la vie, les choses ne se passent jamais comme on les avait imaginées. "Je ne comprenais pas ce qui se passait, et je restai sans comprendre pendant la demi-minute exactement que dura la lutte". Nous sommes dans le Sud et le sang y est vif et chaud, surtout quand l'alcool frelaté et bon marché coule à flots. La salle s'échauffe à coup de jets de bois et de bouteilles vides sur le ring. La police devra intervenir afin que la foule hystérique ne casse le cinéma. Mais surtout, la fiancée du Turc s'en prendra à ce pauvre malheureux, lui crachant dessus, le tapant et l'insultant pour son échec. Drôle de monde !!!

Enfin, je vous parlerai de Montès et de sa femme, Kirsten, danoise dans "Esbjerg, sur la côte". Montès se souhaitait qu'une seule et unique chose : faire plaisir à sa femme, lui permettre de revenir sur les traces de son enfance, là-bas, loin, très loin, au Danemark. Pour cela, il faut de l'argent - trois mille pesos - pour le voyage. Montès ne les a pas. Il décide de dissimuler les paris qu'il prend pour son chef de tripot et d'encaisser les gains, jusqu'à la somme prévue. Pas un peso de plus. Ayant perdu la somme et n'ayant pas les moyens de rembourser les joueurs et son chef, tout en ayant le courage d'aller avouer le vol, celui-ci lui propose de faire du supplément - gratuitement - pour son compte. De toute façon, il n'a pas le choix. Le rêve de voyage pour Kirsten ne se réalisera pas. Elle continuera d'aller sur le port, voir les bateaux aller et venir. "Elle lui dit qu'elle allait au port, à toute heure, pour voir les bateaux qui partaient vers l'Europe. Il eut peur pour elle et voulut lutter contre cette manie, il voulut la convaincre que c'était pire que de rester à la maison. Mais Kirsten continua à dire d'une voix naturelle que ça lui faisait du bien, qu'elle continuerait à se rendre au port pour voir appareiller les bateaux, pour faire un geste de la main [...] et qu'elle irait autant de fois qu'elle le pourrait". 

Je pourrais continuer à vous raconter des histoires d'amours ratées ou finies, des histoires de vengeance, des coups de gueule et des coups d'éclat, des mensonges éhontés, des petites misères et des grands malheurs. Je préfère vous dire qu'en lisant "Les bas-fonds du rêve" de Juan Carlos Onetti, on entend la voix unique des chanteurs de tango, la mélodie mélancolique, langoureuse et pathétique des airs de bandonéon.

Publié dans Nouvelles étrangères

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lamousme 28/09/2007 00:39

je te comprends ...ma meilleure amie est Argentine (et danseuse) :o)))

Nanne 28/09/2007 21:06

Tu as bien de la chance d'avoir une amie argentine et danseuse. j'adore le tango argentin et toute la sensualité que dégage cette musique et cette danse. A chaque fois que je vais voir des danseurs de tango, j'en ai des frissons partout ... C'est tout à la fois magique, aérien, violent, passionnel et fusionnel. C'est vraiment un univers qui me fascine ... Mais j'ai d'autres livres qui parlent de tango. J'ai donc des réserves de surprise à partager !!!

lamousme 24/09/2007 22:59

olalalalala avec un tel billet comment resister???? j'entends déjà la musique...;o)

Nanne 25/09/2007 21:06

Non seulement la musique, Lamousme, mais les chants du tango sont uniques en leur genre ... Il faut avoir entendu les vieux disques de Gardel pour comprendre toute la beauté, la fascination, la sensualité d'une musique et d'une danse uniques qui se jouait et se dansait dans les bordels de Buenos Aires ... C'est tout une époque que fait revivre Juan Carlos Onetti dans ce livre que j'ai découvert par hasard, en traînant chez mon bouquinistes .... A découvrir d'urgence !!!