Les milles vies de Lee Miller

Publié le par Nanne

              Lee Miller : de la photo de mode 
           à la photo témoignage



Pour la première fois que j'écris des "Petites notes sur ...", je vous propose un portrait ... de femme. Vous aimez la photo, l'art, la mode et l'histoire. Alors, bienvenue dans les mille vies de Lee Miller. Comme on dit des chats qu'ils possèdent sept vies, Lee Miller a été tour à tour mannequin pour les plus grands couturiers, égérie des grands portraitistes photographes, apprentie photographe et maîtresse de Man Ray - alors maître incontesté de la photo surréaliste - correspondante de guerre accréditée par l'armée américaine. C'est elle qui se fera photographier dans la baignoire personnelle d'Hitler, y prenant un bain. Le tout en restant féminine jusqu'au bout des ongles !!

Elle a été l'une des artistes les plus méconnues de son époque. Bien qu'élevée dans un milieu bourgeois américain, son enfance sera jalonnée de moments traumatisants. Elle développera un tempérament rebelle et dépressif. Son père, ingénieur et amateur de photos, la fait poser dès son plus jeune âge pour son portrait puis, plus tard, pour l'étude de nu. C'est sa première approche avec un univers qui va bientôt bouleverser sa vie entière. Sa première rencontre, déterminante pour son avenir, est celle d'avec Madame Kockaskinski, polonaise, qui l'invite à visiter Paris, ville du surréalisme. Ce sera une révélation pour Lee Miller, qui décide de s'inscrire - à son retour - à l'Art Student League où elle apprendra la décoration et l'éclairage de théâtre.

Mais le hasard, ou la chance, ou tout simplement la vie lui sourira une autre fois, à New York. Alors qu'elle s'apprêtait à traverser une rue, un homme - Condé Nast, magnat de la presse féminine - l'empêche de se faire renverser. Saisi par la beauté de cette jeune femme quelque peu androgyne et étonné par son style très européen, il lui propose de devenir mannequin. La voilà sur la route de la gloire, en devenant mannequin de mode pour Schiparelli, Patou ou Chanel. Elle posera pour les plus grands photographes portraitistes de l'époque, qui se bousculent pour cadrer son parfait minois et son regard rêveur. Elle pose pour Horst P. Horst, George Hoyningen-Henne et Edward Steichen. Lee Miller dira d'elle, un jour : "J'étais vraiment terriblement, terriblement jolie, je ressemblais à un ange, mais au fond de moi, j'étais un démon". En 1928, elle sera la première à casser un tabou - de taille - en étant le premier modèle pour une publicité sur ... l'hygiène féminine.

Nouvelle star de la mode, Lee Miller reste nostalgique de Paris et n'oublie pas son séjour de quelques mois dans la capitale française. Qu'à cela ne tienne, Edward Steichen lui fait une lettre de recommandation pour Man Ray, artiste américain exilé à Paris. En 1929, elle débarque au 31 bis rue Campagne-Première, repère et altelier de du chantre de la photo surréaliste, bien décidée à devenir son apprentie. Lui répondant qu'il n'enseignait pas et qu'il partait en vacances, elle lui rétorque : "Je sais et je pars avec vous". Ainsi commence leur relation tant professionnelle qu'amoureuse, dans un Montparnasse déclinant chaque jour davantage. Il se fait Pygmalion, la mettant en scène. Elle le lui rend bien en devenant tout à la fois égérie, modèle, amante et assistante. Elle serait à l'origine de la solarisation, procédé utilisé et prisé des photographes surréalistes. Au bout de neuf mois de vie avec Man Ray, Lee Miller se met à son compte et ouvre son propre studio de photos, 12 rue Victor Considérant. Elle travaillera sur commandes pour les grands couturiers et sur des travaux confiés par Man Ray, qui se consacre de plus en plus à la peinture. Elle réalisera des portraits dans la veine surréaliste. Elle fréquente Picasso et Dora Maar, Paul Eluard et Nusch, Dali et Gala, côtoie Diaghilev. En 1931, elle participe à l'exposition "La publicité par la photographie" à la galerie d'Art Contemporain. La même année, elle incarne la statue parlante dans le film de Jean Cocteau, "Le sang d'un poète".

En 1932, Lee Miller rejoint New York et ouvre "Le studio Miller" et romp avec Man Ray. Celui-ci aura du mal à se remettre de cette séparation. Il créera l'indestructible objet, sorte de métronome avec l'oeil de Lee Miller collé au balancier. Mais avec le crash de 1929 la photo se vend mal, malgré ses connaissances et l'exposition du galériste Julien Lévy, qui a fait connaître Cartier-Bresson aux Etats-Unis. En 1933, son studio noue enfin avec le succès. Mais c'est sans compter sur l'imprévisible Lee Miller qui rencontre un richissime homme d'affaires égyptien, Aziz Eloui Bey. Elle part vivre avec lui au Caire. Avec lui, Lee Miller vivra un conte des Mille et une nuits, parcourant les oasis de Syrie et de Palestine. Elle sera fascinée par ces personnes rencontrées dans le déserts, et les paysages toujours uniques et sans cesse renouvelés. Elle photographiera la vie égyptienne, les villages abandonnés et les sites archéologiques.

De retour à Paris en 1937, Lee Miller rencontre Roland Penrose, artiste surréaliste anglais et collectionneur. Il deviendra son second mari après la guerre. Elle hésitera quelques temps, faisant l'aller-retour entre Londres et le Caire, entre Penrose et Eloui Bey. Finalement, elle quittera ce dernier pour rejoindre Roland Penrose en plein blitz londonien. D'un coup, sa photo passe de la légèreté des starlettes et de la mode au document brut. En 1941, Lee Miller s'inscrit auprès des forces armées américaines et devient correspondante de guerre. Elle travaillera pour Vogue anglais et fera équipe avec David Sherman, reporter photo pour Life. Lee Miller devient ainsi la seule femme correspondante de guerre accréditée défense. Elle suivra les troupes américaines lors du Débarquement à D Day + 20. On les retrouvera de l'Angleterre à l'Europe de l'Est, toujours en première ligne dans les combats de Normandie jusqu'au nid d'aigle en Allemagne, en passant par les plages d'Omaha au siège de Saint-Malo. Elle participera à la libération de Paris, aux combats en Alsace, à la jonction des armées américaines et soviétiques à Torgau, à la libération des camps de Dachau et de Buchenwald. Jusqu'en 1946, Lee Miller témoignera de la reconstruction de l'Europe de l'Est. Bloquée à Vienne, elle rencontre Nijinski et la cantatrice Ingard Seefried qui lui fait visiter l'opéra en ruine. 

Elle cessera toute activité en 1948, après avoir réalisé des portraits d'artistes tels que Picasso, Miro, Man Ray ou Tapies qui restent parmi les plus beaux de la photo du 20ème Siècle. Lee Miller qui s'est souvent trouvée sur le fil du rasoir, a su trouver sur son chemin des personnes qui lui ont permis d'acquérir un savoir artistique et de devenir l'une des femmes photographes les plus talentueuses de son époque.

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marie 21/10/2008 17:10

Bonjour, j'aurai voulu connaitre les noms des livres parlant   de ses oeuvres mais surtout de sa personne, si quelqu'un pouvait m'aider. Elle doit être une femme extraordinaire..Merci

:0095: Maître Po 10/02/2008 15:21

Non, malheureuse ! Ils en ont deux de plus... que sept. Ils en ont neuf ;-Þ(et mon merci ne portait pas que sur les illustrations. Je suis particulièrement sensible à l'univers de Man Ray ;-)

Nanne 11/02/2008 21:25

Neuf vies .... pour nos amis les chats !!!! Alors là, j'avoue que je reste béate d'admiration. Ils ont le temps de faire plein de choses .... et de prendre le temps de bien les faire, les coquins o)))Pour ce qui est de l'univers de Man Ray, je reconnais que je suis aussi une amatrice de son univers onirique et photographique ... J'ai d'ailleurs prévu de lire son autobiographie et de la présenter sur mon blog, d'ici peu je pense.

:0095: Maître Po 09/02/2008 12:57

Merci de cet article si joliment illustré ;-)Cependant, je tiens juste à signaler que les chats n'ont pas sept vies, mais bel et bien deux de plus ;-Þ

Nanne 10/02/2008 09:19

Merci Maître Po pour ce compliment. J'aime beaucoup illustrer mes articles de photos représentatives des thèmes abordés. Je suis une visuelle. C'est comme ça o))) Et encore merci pour ce renseignement concernant la vie de nos chats adorés. J'avais toujours entendu dire qu'ils possédaient sept vies. Désormais je sais qu'ils n'en plus que deux de plus, les pauvres matous.

sylvie 29/09/2007 09:28

C'est un personnage interessant, et qui fait rêver.Merci pour cette excellente "petite note", j'y ai appris des choses.

Nanne 29/09/2007 21:04

Merci beaucoup, Sylvie. C'est vrai que Lee Miller était un personnage intéressant à mille facettes. Je crois aussi qu'elle a vécu à une époque où tout pouvait être possible, même l'improbable ... Ses rencontres avec des grands photographes, tels Man Ray ou Edward Steichen, seraient difficilement possibles actuellement, à l'heure de la "peopolisation" du monde des Arts. Je sais qu'il existe des livres racontant sa vie, mais je n'ai plus les titres en tête. Mais je pense que tu peux les trouver encore facilement.

lamousme 28/09/2007 00:41

oui c'est kiki pour le violon ;o)mais j'adore aussi lee miller!!!!! c'est tout a fait le genre de femmes que j'admire ;o)

Nanne 28/09/2007 21:02

C'est effectivement Kiki de Montparnasse qui pose pour "Le violon d'Ingres". Lee Miller pose pour le buste  zébré de Man Ray. C'est vrai que c'est une femme que l'on ne peut qu'admirer, comme toutes celles qui de cette époque qui se sont engagées dans les grandes causes du moment. Elle était féministe et féminine, et cela ne l'a pas empêchée de s'engager dans le conflit pour couvrir la guerre et ses horreurs. J'avoue que j'aurais aimé prendre un bain dans la baignoire d'Adolf, question de voir la sensation que l'on pouvait éprouver à se laver dans le même endroit que cet individu !!!