Dimanche 30 septembre 2007
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La marche de Radetzky - Joseph Roth (point)
"Les Trotta n'étaient de
vieille noblesse. Le grand-père avait été anobli après la bataille de Solférino. Il était Slovène et avait pris le nom de son village natal, Sipolje. Il avait été choisi par le destin pour
accomplir une prouesse peu commune. Mais lui-même devait faire en sorte que les temps futurs en perdissent la mémoire". Ainsi commence l'histoire de la famille von Trotta et Sipolje, baron
d'empire par la grâce de l'empereur François-Joseph de Habsbourg, souverain de l'immense Autriche-Hongrie. En sauvant la vie du jeune souverain lors de la bataille de Solférino, le
lieutenant Trotta vient de sceller sa vie et celle de ses descendants mâles au destin du dernier des Habsbourg. Le Héros de Solférino, comme il sera désormais surnommé jusque dans les
livres d'histoire pour enfants, prend soudain conscience qu'il vient de rompre avec sa longue lignée de parents rustiques et paysans, d'origine Slave. Avec lui, commence une nouvelle race de
Trotta.
Il décide que son fils unique, François, fera son droit pour continuer à servir l'Empire comme il se doit et la famille des Habsbourg. Peu habitué à la rebellion, celui-ci s'exécute. Mais son
désir profond est de retourner à la terre et de gérer le domaine familial, en Bohême. Retour aux sources de sa famille, de son passé, de ses ancêtres. Le Héros de Solférino s'y oppose
fermement. François von Trotta ne sera ni paysan, ni agronome, mais fonctionnaire politique,
commissaire de district en Silésie, puis préfet. Tout comme son père, il se mariera et aura un fils - unique -
Charles-Joseph, cadet dans une école militaire, pour suivre la lignée. "Il se sentait un peu parent des Habsboug dont son père représentait et défendait le pouvoir en ce lieu et pour lesquels
lui-même s'en irait un jour à la guerre et à la mort. Il les aimait tous sincèrement d'un coeur puérilement dévoué mais plus que tous les autres, il aimait l'Empereur qui était bon et grand,
supérieur et juste, infiniment lointain et tout proche, particulièrement attaché aux officiers de son armée".
A sa sortie de l'école militaire, bien que médiocre cavalier, Charles-Joseph est nommé sous-lieutenant dans les Uhlans, en Moravie. La caserne dans laquelle il est envoyé, si loin de son pays est
le signe du pouvoir impérial et royal. C'est à la fois une menace et une protection de cet empire, dont il se sent un membre privilégié. Il ne peut et ne doit commettre d'erreurs, le poids du
Héros de Solférino pèse sur ses épaules. Il vit dans son ombre et son comportement se doit d'être digne et à la hauteur de l'exploit. Charles-Joseph se sent investi de la mission de
sauver et de servir l'empereur, comme les Trotta avant lui. En attendant, Charles-Joseph se lie d'amitié avec le médecin militaire de la caserne, Max Demant. "Tout jeune,, Max Demant était
déjà décidé à devenir médecin. Il était originaire d'un village situé à la frontière orientale de la monarchie. Son grand-père
avait été un pieux cabaretier juif. [...]. Le docteur se rappelait encore nettement son
grand-père. Il était assis, à toute heure du jour, devant la grande porte de son débit. Son énorme barbe d'argent lainé recouvrait dz poitrine et lui descendait jusqu'aux genoux". C'est à
l'issue d'un duel entre Max Demant et un certain Tattenbach que le médecin trouvera la mort. Après le décès de son ami, le lieutenant Trotta demandera sa mutation dans l'infanterie - arme de ses
aïeuls - à Budlaki, en Ukraine. Mais dans la région, les gens sentent venir la guerre qui se prépare déjà dans les esprits. Sorte de pressentiment des gens simples qui savent interpréter les
moindres signes de l'écroulement de cet empire qui ressemble à un colosse aux pieds d'argile.
Même le comte Chojnicki, député du Reichsrat, est fataliste vis-à-vis de l'empire. "La nouvelle religion, c'est le nationalisme. Les peuples ne sont plus à l'église. Ils fréquentent les
groupements nationaux. La monarchie, notre monarchie est fondée sur la piété ; sur la croyance que Dieu a choisi les Habsbourg pour régner sur tout et tant de nations chrétiennes [...] aucune
autre Majest" d'Europe ne dépend, comme lui, de la grâce divine et de la foi des peuples en la grâce divine. L'empereur d'Allemagne continuera toujours de régner, même si Dieu l'abandonne, il
régnera, le cas échéant, par la grâce de la nation. L'empereur d'Autriche, lui, ne peut pas régner sans Dieu". Les événements s'enchaînent les uns aux autres, dans un empire qui s'étend
jusqu'aux confins de la Russie. Les premières grèves ouvrières éclatent pour réclamer de meilleures conditions de vie et de travail. Les jeunes officiers, persuadés que le peuple veut
l'égalité des droits avec les fonctionnaires, la noblesse et les négociants, se refusent à une idée de
révolution. Comme la guerre ne vient pas, c'est l'armée qui maintiendra l'ordre dans ces contrées reculées de l'empire autro-hongrois. Le sous-lieutenant Trotta est
désigné comme responsable de la section de chasseurs devant intervenir en cas "d'agissements dangereux de la part des ouvriers".
Les différentes minorités nationales qui forment l'empire d'Autriche-Hongrie veulent être reconnues comme des nations à part entière, et ne plus être soumises à la tutelle de l'administration de
celui-ci. Pour se faire entendre, la Tchécoslovaquie s'est inventée le concept de nation. Une hérésie de plus pour le vieux François von Trotta, qui comprend de moins en moins le monde
qui l'entoure et commence à s'effriter lentement mais sûrement. C'est par un simple câble que l'on annonce l'assassinat de l'Archiduc François-Ferdinand à Sarajevo. Cette annonce sème la
confusion parmi les officiers conviés à la soirée - ultime - chez le comte Chojnicki. Certains méprisent la nouvelle et continuent de festoyer comme avant, d'autres culpabilisent parce que
Slovènes, Croates, Serbes. Le sous-lieutenant von Trotta n'aura pas le temps de profiter de son retour à la vie civile, longtemps espéré, voulue, désirée. Il reprendra son uniforme et ses armes
pour aller se battre, comme l'avait fait - avant lui - son grand-père, le Héros de Solférino.
"La marche de Radetzky" de Joseph Roth, volontairement empruntée au répertoire de Johann Strauss, nous raconte le déclin d'un empire trop fragile, parce que parcellisé, a
tomisé et multi-culturel, et d'une société en pleine désintégration
politique et sociale. On perçoit les rancoeurs, les haines, les différences entre les différentes nations qui composent cet empire inexorablement voué à l'échec dans sa structure rigide et
administrative de l'époque. On sent la suprématie d'une population sur les autres, les strates sociales qui ne se mélangent pas, ne s'approchent pas, ne se comprennent pas. On pressent déjà tout
ce qui va suivre à l'issue du premier conflit mondial.
Joseph Roth, Juif autrichien, a souvent été éclipsé par des auteurs tels que Rilke, Zweig, Schnitzler, Kafka ou Musil. Son écriture en prose, légère, poétique et aérienne, nous fait revivre un
moment intense, unique et crucial de l'Histoire de l'Europe.
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