Jérusalem, l'excentrique

Publié le par Nanne

            La moustache du pape - David Shahar 
                    (Folio 2€)



De David Shahar, je ne savais rien de rien, n'ayant jamais lu cet auteur. Lorsque je suis tombée sur "La moustache du pape", je me suis dit que c'était là une double occasion : celle de lire un écrivain inconnu pour ce qui me concerne, découvrir Jérusalem et sa population pour le moins pittoresque. Eh bien, je dois reconnaître - qu'une fois de plus - le hasard a bien fait les choses. En trois nouvelles, l'auteur nous fait partir à la rencontre de ce peuple bigarré, cosmopolite et original. 

Avec "La demande en mariage" c'est la vie du pauvre Pinick qui est mis en avant. Il est affublé d'une mère juive - Springe - remplie d'amertume et de nostalgie pour les beaux jours d'antan, sous domination turque, où tout se trouvait pour pas cher, même le personnel. En plus d'être avare, elle déteste les polonais, plus que tout autre. Pinick a un léger problème de santé, il est pris de saignements de nez dès qu'il est en situation de faiblesse. Pour lui, c'est un sacrilège que de se sentir faible et d'avoir besoin d'aide. "Il devait être l'homme fort, l'appui, le pilier central d'un monde s'écroulant tout autour. Cet effondrement du monde pesait sur lui depuis des années". Seulement, Pinick a une excuse. Sa mère. Elle vit dans des craintes matérielles permanentes depuis la fuite de son mari en Amérique. Elle a toujours eu peur que les chèques venant des Etats-Unis n'arrivent plus, que les locataires de sa maison ne payent plus leur loyer, que mari lègue tous ses biens à une moins que rien, et goyim de surcroît. Une vraie teigne, Springe, qui va même jusqu'à exploiter sa propre soeur, Gittel. A défaut de devenir la cuisinière personnelle du gouverneur britannique, elle deviendra la bonne à tout faire de Springe, contre un cagna servant de chambre au fond de la cour, des vêtements usés et un peu de nourriture.

Lors du retour de Pinick est Etats-Unis, Springe l'accuse d'avoir gaspillé son argent en cadeaux futiles et inutiles. Les études ne sont pas tout, il lui faut trouver du travail rapidement de façon à ne pas entamer son petit capital mis de côté. Il s'exécute aussitôt, comme un enfant obéissant face à sa mère autoritaire. La directrice du bureau de traduction pour lequel Pinick travaille l'invite un soir à dîner. Il ne peut s'empêcher de faire la comparaison avec sa mère. " [...] il fut obliger de s'avouer qu'il existait une ressemblance entre la mère et Melle Simon en dehors de leur haine pour les Polonais. [...] Quelque chose d'intolérable et qui, pourtant exigeait et appelait la compassion. Melle Simon était une femme qui ne pouvait susciter aucun sentiment d'amour". A nouveau, Pinick sera pris de saignements de nez et d'une crise de fou rire lorsqu'il tentera de la demander en mariage. Il s'enfuiera, comme son père auparavant, et partira à la recherche de sa propre vie.

"La moustache du pape" est à la confluence de la réalité et du conte biblique. C'est l'histoire de la transformation physique et morale de Gabriel Louria. Celui-ci possède une moustache magnifique, "moustache de salon, bien soignée, bien taillée, et limitée à un élégant carré". Gabriel Louria est fasciné par le charme des religieuses du couvent. Il reste en extase devant le cloître et la cour intérieure où se promènent les soeurs. Par une belle journée chaude et ensoleillée, il rencontre soeur Mary-Ann, jeune religieuse anglaise aux superbes yeux bleus. Il lui propose de l'accompagner à l'hôpital où elle travaille. Cette rencontre transformera notre homme profondément. Il donnera l'impression d'un dénuement complet, d'une étrangeté inconnue jusqu'alors. "Le chapeau avait disparu et ne devait plus orner le chef de Gabriel Louria ni ce jour, ni les jours de cet été-là, ni les jours des étés à venir [...]. Outre cette disparition, il y avait un autre changement plus fondamental, plus profond, plus essentiel. Je restai perplexe un moment avant d'en découvrir la nature : la moustache ! Cette moustache carrée qui faisait saillie comme un cube noir collé à sa lèvre supérieure avait elle aussi disparu ce jour-là, complétement, à jamais". Qu'a-t-il bien pu arriver à Gabriel Louria pour que s'opère un tel bouleversement dans son existence ? La moustache a touché la croix de soeur Mary-Ann, entraînant le mélange des âmes ! Aussitôt, celui-ci promet à Jésus de se raser la moustache afin que tout le monde soit libéré de ce sacrilège. Ainsi fut fait !!!

Enfin, avec "La nécromancienne", on fait un voyage intérieur, dans les rêves de l'auteur, leurs significations, le langage avec les morts et l'au-delà. L'auteur se bat pour son âme qu'il croit être attaquée par des morts. Il a le sentiment que personne, autour de lui, ne peut le comprendre et l'aider dans sa lutte quotidienne, peu commune. "Dès l'instant où l'âme d'un homme est attaquée, il a le droit et le devoir de se battre, pour elle, pour son âme - de frapper l'agresseur et de le chasser. Dieu m'est témoin que c'est ce que j'ai fait. J'ai combattu pour mon âme - pour ce qui, à mes yeux, était "mon âme" - nuit après nuit pendant des semaines".

Alors qu'il se trouve chez son ami d'enfance - Saül Haïmdjan, cordonnier de son état - notre homme entend l'expression "tirer des sorts". C'est une question de tiroirs que les sorcières sont censées tirer ; un pour le futur avec ses bonnes et mauvaises nouvelles ; l'autre pour le passé grâce à l'esprit des morts. Sur les conseils avisés de son ami, il se rend chez Clarissa Uberlander, psychothérapeute et nécromancienne. C'est un drôle de monde qui va lui être révélé, un monde caché. Lors de la séance, outre notre auteur et la nécromancienne, se trouvent Saül et Michael Temess, qui sert de quatrième larron. La séance de spirtisme ne sera pas de tout repos, notre homme ne pouvant se concentrer. Pourquoi ? "Mais mes pensées refusaient de se concentrer et s'en retournaient à la question obsédante : le visage de Temess d'où m'était-il connu ? Je combattis autant que possible cette distraction et voici que parvint à mes oreilles un petit ronflement soprano. J'entrouvis mon oeil gauche et surpris Temess déjà plongé dans le sommeil des justes".

David Shahar nous entraîne dans les dédales des rues et des âmes de la Jérusalem éternelle, multiculturelle et multicutuelle. Avec "La moustache du pape", on visite chaque recoin de cette ville légendaire pour y apercevoir des personnages réels ou spectraux, haut en couleur, qui font la particularité de celle-ci et sa complexité aussi. C'est un livre poésie sur une ville lumière avec ses habitants aussi uniques et extraordinaires que peut l'être Jérusalem.

Publié dans Nouvelles étrangères

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