Le Bain Turc : un hymne à la femme

Publié le par Nanne

                               Le nu ou le Beau en peinture



C'est en 1862, que Jean Auguste Dominique Ingres peint son célébrissime "Bain Turc". Il a 83 ans et cette oeuvre représente la synthèse de soixante ans de travail artistique.

En 1806, alors qu'il se rend en Italie, il note dans son carnet un texte vantant les mérites des "Bains du sérail de Mohammed". "[...] on passait dans une chambre entourée de sofas [...] et c'était là que plusieurs femmes destinées à cet emploi attendaient la sultane au sortir du bain pour essuyer son beau corps et le frotter des plus douces essences ; c'est là qu'elle devait ensuite prendre un repos voluptueux". Contrairement au "Déjeuner sur l'herbe" de Manet, le contenu érotique de cette peinture ne provoquera aucun scandale, car elle restera longtemps dans des collections privées.

Une première ébauche du "Bain Turc" semble avoir été exécutée en 1850 pour le prince Démidoff. C'est Napoléon III qui en fait l'acquisition en 1859. A cette époque, le tableau est rectangulaire. Mais la princesse Clotilde, dévôte, le trouvant "peu convenable", il est échangé contre un autoportrait de l'artiste. C'est à ce moment que de rectangulaire, "Le Bain Turc" prend la forme circulaire qu'on lui connaît. L'aspect charnel et sensuel de la scène en est renforcé, donnant l'impression d'une accumulation, d'un rassemblement de corps de baigneuses nues, ode à la blancheur et à la délicatesse de leurs peaux, ainsi qu'à leurs courbes sensuelles. Le tableau - avec ses modèles - dégage une réelle puissance érotique. Il n'en faut pas plus pour que Khalil Bey, diplomate turc et amateur de peintures érotiques ne l'achète en 1865. "Le Bain Turc" va rejoindre sa collection personnelle contenant déjà "Sommeil" et "L'origine du monde" de Gustave Courbet.

Aussi paradoxal que cela puisse paraître, Ingres n'a eu recours à aucun modèle particulier pour la réalisation de son oeuvre, s'inspirant uniquement des nombreux croquis, gravures, dessins, études diverses provenant des précédentes peintures de l'artiste. En effet, en 1806 - 1807, Ingres - alors à la Villa Medicis à Rome après en avoir obtenu le Prix - peint des tableaux fixant les nus feminins qui seront déclinés dans l'ensemble de son oeuvre, et qui trouveront naturellement leur place dans "Le Bain Turc". Outre l'orientalisme, Ingres est influencé par les écrits de Lady Mary Wortley Montagu, épouse d'un diplomate britannique, qui avait accompagné son mari dans l'Empire Ottoman en 1716. En 1825, le peintre recopie un passage des "Lettres d'Orient". "De belles femmes nues dans des poses diverses. Les unes conversant, les autres à leur ouvrage, d'autres encore buvant du café ou dégustant un sorbet et beaucoup étendues nochalamment, tandis que leurs esclaves s'occupaient à natter leur chevelure avec fantaisie". La plupart des éléments contenus dans "Le Bain Turc" lui auront été soufflés par les descriptions de cette femme de diplomate. Il en retiendra les lourds tapis sur lesquels reposent les baigneuses, la nudité totale de l'ensemble des personnages, une nature porte comportant des tasses, une baigneuse dont la chevelure est parfumée par une autre femme.

Il est donc possible de reconstituer l'histoire de la plupart des figures composant "Le Bain Turc". On y retrouve des portraits de "Baigneuses" ou "d'Odalisques" qu'Ingres peignait ou dessinait le plus souvent seules, sur un lit ou au bord d'un bassin. "Le Bain Turc" est un hymne à la Femme qu'Ingres a aimée toute sa vie. On y retrouve une certain nombre d'entre elles : les anonymes ayant servi de modèle, mais aussi ses épouses successives. Sa première femme - Madeleine Chapelle - incarne l'Odalisque aux bras levés s'étirant au premier plan. Elle a été peinte d'après un croquis de celle-ci, datant de 1818. Sa seconde épouse - Delphine Ramel - est l'une des baigneuses du groupe entrelacé. Enfin, Adèle Maizony de Lauréal, cousine de Madeleine, incarne la femme aux cheveux blonds. Ainsi, toutes les femmes sont mises à nu et se trouvent toutes sur un même pied d'égalité. La femme presque allongée à droite du "Bain Turc" n'est autre qu'une variation de "La Dormeuse de Naples" - qui a disparu - et qui se métamorphose en odalisque dans "L'Odalisque à l'esclave".

Couleurs, regroupements des personnages, postures alanguies des corps nus, donnent l'impression d'une atmosphère étouffante, paresseuse et sensuelle que l'on retrouve dans les hammams orientaux. Le thème orientale st surtout prétexte pour Ingres à représenter le nu féminin, dans une mise en scène lascive et passive. "Le Bain Turc" est avant tout une synthèse réussie des peintures orientalistes de l'artiste.
"Le Bain Turc" est définitivement achevé en 1863, année qui voit le triomphe de "La Naissance de Vénus" de Cabanel et le scandale de "L'Olympia" de Manet. 

L'oeuvre d'Ingres, résumée dans "Le Bain Turc" révèle une ambiguïté : celle qui fait du peintre du néo-classicisme un des premiers modernes pratiquant la répétition, le collage et affirmant la liberté par rapport aux lois de l'anatomie et de la proportion des corps. "Pour affirmer le caractère, une certaine exagération est permise, nécessaire même quelque fois mais surtout là où il s'agit de dégager et de faire saillir un élément du Beau", rappelait Ingres.

En 1905, une rétrospective de ses oeuvres a lieu au Grand Palais où se tient le Salon d'Automne. "Le Bain Turc" y est exposé. Picasso se trouve alors à Paris. En 1906, il entreprend des études, dont une qu'il intitule "Le Harem", pour un tableau qu'il réalisera en 1907 : "Les Demoiselles d'Avignon". Entre les deux tableaux, il n'y a qu'un pas, celui qui engage l'artiste sur les chemin de la modernité.

Publié dans Zoom sur - Extrait

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loulou 11/11/2007 17:26

Depuis la lecture de "la dormeuse de Naples", il me tarde d'aller admirer les peintures d'Ingres "en vrai" !ma préférence allant à "La baigneuse.."merci pour cet article !

Nanne 11/11/2007 21:02

Il est évident que "La Dormeuse de Naples" reste dans les esprits une fois lu. J'avoue une passion pour l'ensemble des oeuvres d'Ingres. Mais celles où il met les femmes en avant, sont les plus belles, sensuelles et délicates. La femme, ches Ingres, est sublimée. J'ai eu la chance de voir "Le Bain Turc" de près et je dois reconnaître que c'est un vrai chef d'oeuvre qui m'a bouleversée par sa beauté, sa finesse, son érotisme des corps nus, mais jamais vulgaire. Un vrai moment de bonheur pictural !!!

Florinette 09/11/2007 09:33

Je me souviens d'avoir admiré des peintures d'Ingres, quand je dis admirer c'est rester bouche bée devant tant de réalisme que j'avais envie de suivre du doigt chaque pli de l'étoffe admirablement reproduite telle une photographie !!

Nanne 11/11/2007 20:43

J'ai eu l'occasion de voir plusieurs fois, dans plusieurs musées des oeuvres d'Ingres, dont Le Bain Turc. Je dois reconnaître que ses oeuvres sont d'une telle densité, avec des détails tellement précis, que cela ressemblait à une photo comme tu le dis si bien. Je suis fascinée par ses peintures, ses dessins, ses esquisses. Il faut absolument visiter le musée Ingres à Montauban. C'est un lieu unique avec toutes les esquisses de ses oeuvres. Tu ne le regretteras pas.