Lieux d'aisance ; lieux de culture

Publié le par Nanne

                    Cabinet portrait - Jean-Luc Benoziglio
                       (Point P914)






"Vingt-trois tomes, plus l'Index et l'Atlas, à un tome par jour, ça collait à peu près, puisque le déménagement devait se faire environ un mois plus tard. Sans compter les dimanches, où le bus ne circulait pas, ç collait même parfaitement. Et comme la condition sine qua none [...] de la location de la chambre avait été que je la prenne un mois à l'avance, j'avais déjà un endroit pour les entreposer".

Pour des raisons à la fois personnelles, sociales et financières, notre personnage doit déménager pour prendre une chambre plus petite exiguë. Le problème - outre les meubles à placer en garde-meuble pour ne conserver que le strict nécessaire - c'est une encyclopédie en vingt-cinq volumes qui lui prend de la place. Beaucoup de place. Afin d'alléger le travail des déménageurs, et surtout parce qu'il a oublié de la mentionner au commercial venu faire l'état des lieux, il décide de transporter - seul et en bus - son   encyclopédie. Sa nouvelle concierge, voyant le manège, le prend pour un colporteur,

          concurrent de son fils. "J'eus, bien sûr, toutes les peines du monde à faire comprendre à ma nouvelle concierge que je n'étais nullement un colporteur avide de coincer son pied envahissant dans la porte entrouverte de ses paisibles locataires, mais un paisible locataire comme les autres. Enfin, presque. - Et ce bouquin sous votre bras, c'est quoi alors ? fit-elle, méfiante. - Une sorte de gros dictionnaire, dis-je. Mais au lieu qu'un seul livre contienne les vingt-cinq lettres de l'alphabet, là il y a un tome par lettre, à peu près. Soit vingt-cinq tomes au total". 

Seulement, malgré toute la place qu'elle prend, il est hors de question de se débarrasser de cette mine de savoir. C'est en allant aux toilettes communes qui se situent sur le palier, que notre personnage prend conscience de la place libre dans cet endroit. Aussi sec, il part demander à sa concierge s'il lui était possible d'entreposer - provisoirement - son encombrante encyclopédie dans les toilettes. Cela ne gênera personne. A priori. Personne, sauf ses voisins de gauche, les Sbritzky. "C'est le plus ancien de la maison, je crois bien. Il y était avant moi. D'une certaine façon, c'est lui qui fait la loi sur son palier. Tout juste si je ne dois pas demander la permission à môsieur pour balayer son corridor. L'empereur du sixième, voyez ??". Il demande donc l'autorisation au roi des lieux pour ranger son encyclopédie dans les cabinets communs. Pas simple de lui faire comprendre l'utilité d'une vingtaine de tomes de culture générale permettant de comprendre les tenants et les aboutissants des conflits "[...] et puis il me donne son autorisation. Mais provisoire seulement, révocable, en attendant que je trouve une autre solution. Merci mon prince".

Heureux d'avoir trouvé la solution idéale, notre bonhomme décide d'investir ces lieux d'aisance dès que possible pour y lire - confortablement installé, sans les hurlements télévisuels des Sbritzky à gauche, et les orgasmes de sa voisine de droite - et de s'emparer de tout le savoir du monde ignoré de tous. Tant de choses, événements, personnages, histoires inutiles à connaître et qui remplissent le temps libre.

Petit à petit, une guerre larvée s'insinue dans son univers encyclopédique. Il se rend compte que ses piles - classées alphabétiquement - sont systématiquement désorganisées. Pire. On lui cache des tomes sur les réservoir d'eau. On lui arrache des pages - précieuses entre toutes - celles concernant le cancer, dont il se croit atteint. Il faut dire qu'il est aussi un peu hypocondriaque, notre bonhomme !! Il retrouvera ses inestimables pages dans le fond de la cuvettte, inutilisables, transformées en boules flottantes. Il se rend compte que sa chambre a été fouillée. En demandant à ses chers voisins s'ils ont vu ou entendu quelque chose, ceux-ci  lui conseillent fortement de regarder attentivement les annonces de studios à louer dans les prochaines semaines. Cela aurait dû lui mettre la puce à l'oreille. Un peu comme un conseil d'ami avisé, à suivre.

Un jour, confortablement installé dans les toilettes, la police frappe à la porte. Motif, constat d'huissier - convoqué par Sbritzky - pour occupation intempestive des toilettes communes. "- Et nous avons pu constater, dit l'huissier, que vous occupez ce cabinet de toilettes depuis ... (il consulte son chronomètre) ... trente-neuf minutes et huit secondes ...[...]. - De plus, poursuit maître Hütler, et comme l'a fait remarquer le plaignant, votre tenue n'est manifestement pas celle de quelqu'un en train de ... enfin ... je veux dire ... - J'aurais pu être en train de pisser, dis-je? Une braguette, ça se referme en un éclair, vous savez". Les conséquences ne se feront pas attendre. Notre homme recevra une lettre de la propriétaire lui demandant de quitter les lieux.

"Cabinet portrait" de Jean-Luc Bénoziglio aurait pu être un livre sans âme et sans intérêt, d'une tristesse et d'une banalité infinies. Or, il n'en est rien. Au contraire. A travers son personnage, il nous décrit les travers et les défauts dans lesquels chacun peut se reconnaître, ses manies, ses lubies, ses lâchetés, ses malheurs, ses déprimes quotidiennes. Il les transforme en un feu d'artifice mordant, cinique, sarcastique. L'histoire de son encyclopédie dans les toilettes publiques n'est qu'un prétexte pour s'interroger sur la vie, la famille, le passé, l'histoire et les conflits mondiaux. Mélange heureux et savoureux qui n'épargne rien, ni personne. Il en profite pour épingler les relations avec le voisinage, les petits boulots précaires malgré ses diplômes, le couple et ses rapports ambiguës. Tout y passe, dans un langage fluide, léger, plein d'humour et jamais vulgaire. Un livre four rire, à lire d'urgence.

Publié dans Romans étrangers

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