Quand le passé a disparu

Publié le par Nanne

      Siegfried et le Limousin - Jean Giraudoux 
       (Les cahiers Rouges)




Alors que l'auteur du roman était plongé dans sa lecture quotidienne de la Frankfurter Zeitung, un passage d'article l'interpelle. Il est frappé pas ces articles qu'il semble connaître. "J'avais de bonnes raisons pour être frappé par ces phrases : je les connaissais. Je l'ai avait lues voilà dix ans, un jour qu'elles étaient nouvellement nées et françaises, dans un récit dont l'auteur était mon ami Forestier, disparu pendant la guerre". Seulement ces lignes identiques - ou presque - sont écrites en allemand et signées par un mystérieux SVK, leur nouvel auteur. Ce plagiat en règle se poursuit encore quelque temps, jusqu'à ce que l'auteur se décide à écrire une lettre ouverte à SVK, via le journal allemand. Sans conséquences, puisque les pillages continuent. Qui est donc ce SVK qui se permet d'usurper non seulement l'oeuvre de Forestier - disparu dans les tranchées - mais aussi les articles de l'auteur ?

Seul, un homme peut l'aider à résoudre cette énigme que l'auteur n'ose envisager. C'est le comte Zelten, son camarade allemand, connu avant la guerre. Lui pourra l'aider à percer ce mystère. D'ailleurs, il ne tarde pas à lui apprendre ce qui se dit sur SVK en Allemagne. "C'est ce que nous appelons chez nous un juriste poétique. Il vit à l'écart et se consacre, paraît-il, à une critique de la Constitution de Weimar. Il est hors de doute qu'il agit de bonne foi". C'est une première piste. Bien mince et ténue. Dès son retour à Munich, Zelten lui apporte des précisions qui vont mettre l'auteur sur la piste réelle de SVK, et confirmer ses soupçons. Il aurait été trouvé sur un champ de bataille, agonisant, inconscient et sans mémoire. Il a fallu tout lui réapprendre - dont sa langue maternelle - l'allemand. 

C'est la cousine de Zelten - Eva Von Schwanhofer - infirmière sur le front qui l'a connu à l'hôpital de Sassnitz. SVK se trouvait dans la salle des soldats inconscients et atteints à la tête. Toutes les nationalités y étaient représentées. Eva, parlant plusieurs langues, était chargée de leur redonner leur nationalité d'origine en fonction de leurs cris, de leurs râles. C'était l'Europe du malheur et de la souffrance qui se trouvait concentré dans cette salle commune. "J'ai vu Siegfried arriver le 4 mars 1915. Cette date est porté sur son livret, à la place de sa naissance ... - Et la nationalité des plaintes de Siegfried, à quoi l'avez-vous reconnue ? - Que voulez-vous dire ? - Je sais où l'on a ramassé Siegfried. C'est dans un bois où se battaient la légion étrangère et un régiment mi-allemand mi-autrichien. Toutes les nations du monde, ou à peu près, et même les neutres, ont laissé des blessés sur ce terrain. A quoi avez-vous reconnu que Siegfried était allemand ?". C'est Eva qui lui a donné le prénom de Siegfried et l'a baptisé Kleist en souvenir du plus grand poète allemand, tué par une balle.

En attendant, l'auteur veut être sûr que Siegfried Von Kleist n'est ni plus, ni moins que son ami d'enfance Forectier, perdu depuis dix ans. Lorsque SVK émet le souhait d'apprendre le français, notre auteur se propose de lui donner des cours. Une occasion inespérée de l'approcher régulièrement et de vérifier ses doutes. Il se rend compte qu'il a conservé les tics à la lèvre et aux mains, ainsi qu'une manie de connaître la superficie exacte des pays du monde. Plus de doute. Forestier et Siegfried Von Kleist ne sont qu'une seule et même personne. Reste à lui faire retrouver son passé, le vrai, le seul, celui de son enfance en France et dans le Limousin. L'unique solution, ce sont des rédactions lui rappelant des épisodes marquant de sa vie. "Je choisis donc une rédaction qui me permit de lui parler de ces ruisseaux limousins dont l'humidité baignait encore son cerveau et je lui fis un tableau semblable à ceux des écoles, mais avec sa vraie petite ville, en y logeant certains épisodes de sa vie même [...]".

Bien évidemment, les choses ne seront pas aussi simple que cela. S'y mêleront des personnes dont l'intérêt est de conserver secrète l'identité et la nationalité de Siegfried, pour le bien être et la stabilité de l'Allemagne. On ira jusqu'à menacer de mort l'auteur, si celui-ci venait à troubler Siegfried dans sa vie ou son travail.

"Siegfried et le Limousin" de Jean Giraudoux a écrit ce roman en 1922. Pour cet intellectuel, germanophone et germanophile, ce livre est un plaidoyer pour une Allemagne cultivée, intellectuelle, raffinée. Au travers de cet ouvrage - qui prend pour prétexte l'amnésie due à une blessure de guerre - Jean Giraudoux en profite pour nous montrer l'Allemagne de Goethe et de Weimar, de Dürer et de Louis II de Bavière. Tout ce qui peut servir à donner une autre vision de l'Allemagne - celles des tranchées et de la revanche - se retrouve dans "Siegfried et le Limousin". Livre magnifiquement écrit, de manière poétique, bien qu'un peu suranné dans son style, il est parfois un peu difficile d'accès en raison des allusions et des références culturelles qui s'y trouvent. Il n'en reste pas moins que "Siegfried et le Limousin" fera connaître Jean Giraudoux comme grand auteur de théâtre avec la pièce "Siegfried" en 1928, et influencera fortement Jean Anouilh pour son "Voyageur sans bagage".

Commenter cet article