Des vies amères

Publié le par Nanne

             Ida - Irène Némirovsky (Folio 2€)



Deux nouvelles pour raconter l'illusion de l'existence de deux femmes. Deux nouvelles, pour deux destins douloureux de femmes à la vie diamétralement opposées.

La première nouvelle - "Ida" - est l'histoire d'une meneuse de revue, dont la vie tourne autour des strass, paillettes, plumes d'autruches et bouquets d'admirateurs. "Elle apparaît au faîte d'un escalier de trente marches d'or, comme cinq ou six autres femmes, tous les soirs, dans les music-halls de Paris, elle descend entre les grils nues, coiffées d'un chaperon de roses, qui tiennent à la main, chacune, un parasol d'or [...]. C'est une femme, qui, depuis longtemps, n'est plus jeune [...]". Ida Sconin éblouit, obsède Paris qui l'admire. Elle n'est pas aimée, mais elle le sait et - surtout - elle fait recette. Encore. Ida barre la route aux plus jeunes danseuses, aux dents longues, pressées en haut de l'affiche. Chacune guette sa place. Chacune attend l'instant où elle trébuchera, où l'âge ne fera plus illusion.

Mais Ida se sent jeune et prête à tous les nouveaux challenges, dont la nouvelle saison qui sera encore le symbole de toute sa splendeur, de toute son énergie, de sa beauté éternelle. Seulement, Ida vit dans l'illusion. Elle doit faire des efforts quasi surhumains, s'imposer des souffrances physiques pour arriver à un bien piètre résultat. "Elle se sent triste. Car elle a beau farder son visage, taillader ses seins et ses joues, masser son front, effacer tous les jours les rides, qui, toutes les nuits, inlassablement, se reforment, elle ne peut s'empêcher que son âme, par moment, s'essouffle et se fatique plus vite que son corps". Pour faire tenir ce corps, ce coeur qui vieillit plus qu'elle ne le voudrait, elle double, triple la dose de véronal. Au moins, avec le sommeil, les rides n'apparaîtront pas trop.

Mais voilà le jour de la grande première du nouveau spectacle "Femmes 100 / 100". La foule se presse, mais moins pour Ida que pour une très jeune femme, Cynthia, danseuse nue. Ida comprendra soudain que l'heure de vérité à sonner, que la désescalade est arrivée. Elle prend conscience qu'elle est une femme vieillie qui exagère le trait de l'éternelle jeunesse.

"La comédie bourgeoise" - deuxième nouvelle - nous emporte dans une petite ville de province, proche des villes de campagne avec ses maisons basses, tristes, sa petite bourgeoisie bien pensante et bigote. La vie s'y déroule, aussi bien réglée qu'un coucou suisse. Madeleine, fille du patron de l'unique usine de la ville, se prépare pour un dîner chez tante Cécile. Une jeune homme y est invité - Henri Bertrand - jeune ingénieur plein d'avenir. Le but de ce dîner était - bien évidemment - la rencontre des deux futurs tourtereaux. D'ailleurs, le mariage serait excellente chose, puisque Henri deviendrait l'associé de son futur beau-père. Et puis, il vient d'une excellente famille. Les parents de Madeleine ne souhaitent que le bonheur de leur unique fille. 

Enfin, il faut prendre une décision pour la date des fiancailles et celle du mariage. Le tout en fonction de l'état de santé de la grand-tante Moulins qui ne tiendra plus bien longtemps. Tout tourne rond, jusqu'au jour du mariage. Apparaît une pauvre fille, qui vient perturber le ronron de cette vie de province engoncée dans ses traditions puritaines. Elle vient faire du scandale. "C'est une femme jeune, assez modestement vêtue, l'air excessivement las et surexcité. Henri veut l'entraîner, la faire taire. [...] - Mademoiselle, mademoiselle, cet homme est mon amant depuis trois ans ! Il m'avait promis le mariage ! [...] Elle crie, gesticule. Madeleine, muette, semble frappée de stupeur".

De ce mariage conventionnel naîtront deux enfants. Conséquence logique de cette union préfabriquée. Henri trompera sa femme avec des ouvrières de l'usine. Il faut bien passer le temps en province. La vie de Madeleine se déroulera ainsi, dans la platitude de son rôle d'épouse bourgeoise et modèle. Toujours les mêmes rituels, immuables, depuis l'époque de sa propre mère. Le fils succèdera au père comme, avant lui, son père avait succédé à son beau-père. Madeleine se pliera à toutes les cruautés de la vie, les acceptera.

Avec "Ida" on retrouve encore tout ce qui fait le style et l'ambiance de "Suite française". Une fois de plus, Irène Némirovsky dépeint - presque jusqu'à la la caricature, mais sans jamais céder à la facilité - deux vies de femmes à qui rien n'a été épargnée, ni la difficulté d'être, ni le malheur, ni la tristesse de leur sort, ni les choix cruels à devoir faire. C'est une peinture amère de la vie, telle qu'on la trouve aux hasards des destins de chacun.

Publié dans Nouvelles francophones

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sylvie 30/11/2007 17:37

j'ai lu une suite française, et j'ai beaucoup aimé. Je lirai sans doute d'autres titre de cet auteur.

Nanne 03/12/2007 21:08

Je crois que tout le monde, ou presque, a commencé par lire "Suite française" parce que ce livre inachevé est absolument merveilleux dans sa description d'une société en plein chaos. Irène Némirovsky nous a donné d'autres ouvrages tout aussi beaux et à l'écriture poétique et réaliste sur l'individu. Personnellement, j'ai d'autres ouvrages écrits par elle dans ma PAL que je présenterai au fur et à mesure, tant cette auteure me fascine.

Florinette 25/11/2007 16:41

J'ai dans mon carnet beaucoup de titres à lire d'Irène Némérovsky surtout depuis que j'ai découvert "Suite française" un livre qui m'avait bouleversée et sur lequel, un jour, je ferai un article rien que pour le plaisir d'en parler !
Bonne fin d'après-midi Nanne !

Nanne 26/11/2007 17:11

Je suis tombée sous le charme littéraire d'Irène Némirovsky, et je dois reconnaître que "Ida" est dans la même veine que "Suite française". J'ai d'autres livres de cette auteure de grand talent que je vais distiller au fur et à mesure. Je comprends tout à fait ton envie de faire un article sur ce personnage hors du commun et au talent extraordinaire. Je l'attendrai avec impatience sur ton blog ...