Un mort bien vivant

Publié le par Nanne

                         L'archipel Lenoir - Armand Salacrou 
                               (Livre de poche)




Le grand-père Lenoir - des liqueurs du même nom - est un solide gaillard encore vert et à l'esprit vif. Aussi, lorsqu'il a vu la jeune Liliane - fille de Delahalle, ancien ouvrier agricole et ivrogne notoire - dans son jardin, en jupe courte, courbée en deux, son sang n'a fait qu'un tout. "Je la voyais de dos. C'est là que j'ai reçu le coup de poing. Après elle s'est redressée, s'est retournée, m'a reconnu, m'a souri, mais j'étais étourdi. Je suis rentré et je n'en n'ai plus dormi. Alors, je l'ai fait convoquer".

Ces dix minutes d'égarement valent à Paul-Albert Lenoir une convocation chez le juge d'instruction de Pont-L'Evêque. Il est accusé par le père de la jeune fille d'outrages à la pudeur et de violences. Inutile de dire que dans le monde feutré de la bonne bourgeoisie c'est le scandale assuré. D'envisager même un procès coûterait très cher au prestige de la famille Lenoir, à son nom et à sa réputation d'intégrité. Sans compter sur les journaux, qui feraient leurs choux gras de cette vulgaire affaire de moeurs sur plusieurs colonnes. Avec les maîtres chanteurs, pour couronner le tout. "- Eh bien, pour faire taire les journaux, menacez-les de rompre nos contrats de publicité. Pour la liqueur Lenoir, nous leur donnons sept millions par an. Un pareil budget de publicité ne se trouve pas sous les pieds d'un cheval. - Et dans l'avenir, nous serons toujours en état d'infériorité pour discuter un contrat avec quelque journal que ce soit".

C'est la raison pour laquelle la famille Lenoir - au grand complet - se retrouve ce 3 juillet 1935 au château des Lenoir dans le Calvados. L'objectif de ce conseil de famille est de trouver une solution pour éviter le scandale. En attendant, Bobo - prince Boresku et cousin par alliance - est intervenu pour empêcher la prison au patriarche. L'inspecteur de police a accepté un répit d'une nuit avant d'exécuter sa mission. Mais une fois le délai passé, les ennuis vont recommencer. Imaginer legrand-père, menottes aux mains, emmené en prison, est inenvisageable. Il faut trouver une solution, radicale. Et vite. Une fois encore, c'est Bobo qui va trouver l'idée de génie : faire disparaître l'aïeul. Sa mort entraînerait la fin de l'action judiciaire. "- Résumons-nous : le procès est inévitable et vou voulez l'éviter ? - Voilà ! - Alors, la solution est simple. - Simple ? - Elle évite le procès et M. Lenoir n'ira pas en prison. - Vous êtes magnifique ! Là, Bobo est magnifique. - Quelle est cette solution ? - C'est la mort de M. Paul-Albert Lenoir".

Cette ultime solution n'est qu'un pis-aller. Chacun souhaitant que le cher grand-père passe l'arme à gauche avant le procès, pour éviter la honte. D'ailleurs, Hotense - sa belle fille - lui avoue que le docteur Bouchon lui a menti sur son état de santé. En fait, ses jours sont comptés. Rien n'y fait, le grand-père veut vivre, avec ou sans déshonneur familial. Il est prêt à partir au bagne, sans se soucier de la honte vecue par la famille. Au milieu des plaintes, des gémissements de chacun, des rancoeurs, des égoïsmes de tous, un coup de feu retentit, annonçant la fin de l'aïeul. D'un coup, toute la famille est éplorée ... et soulagée de cette disparition inopinée et tombant à point nommée.

Mais il y a un problème. Celui qui devait procéder à la fin du grand-père - Adolphe, le gendre - n'a été revu par personne. "- Tu dois chercher Adolphe ... maintenant que ... - ... Que le plus dur est fait. Pauvre Adolphe ! Dans quel état de nerfs doit-il être ? - Mets-toi à sa place ! - Je l'admire ! - Mais le premier contact ... avec nous ... - Dès son entrée, nous devons tous l'embrasser - en silence ...". La réapparition - au matin - du grand-père va engendrer tout un tas de quiproquos. Certains croiront voir un fantôme. Le château des Lenoir deviendrait - grâce à cette présence éphémère - un lieu historique comme les châteaux de la noblesse. Tous les membres de la famille profiteront de cet épisode malheureux pour rendre leurs comptes aux uns et aux autres, pour se lancer des vérités à la face, pour tenter de favoriser leurs intérêts personnels.

"L'archipel Lenoir" d'Armand Salacrou est une pièce légère et cynique, une satire sociale et amère de la société contemporaine. En lisant cette pièce, on revisite toute la panoplie des défauts humains, de l'égoïsme à l'intérêt privé, des reproches personnels aux rancoeurs sur le passé. Une partie des membres critiquant l'autre de tenter d'usurper le nom des Lenoir et de détourner la fortune familiale. D'autres accusant certains de lâcheté vis-à-vis de la vie. Enfin, c'est une pièce joyeuse, où l'on rit, où l'on reconnaît parfois des situations vécues.

"Vous ne trouvez pas que nous sommes tout à fait comme de petites îles, bien séparées, vivant chacun pour soi. Enfin, comme il y a beaucoup de petites îles, cela forme un archipel. L'archipel Lenoir".

Publié dans Théâtre

Commenter cet article