Elsa, l'amante d'Avignon

Publié le par Nanne

        La muse et la résistante engagée


Fichier hébergé par Archive-Host.comJ'aime les femmes qui ont du caractère. Elles sont nos porte-drapeau, nos porte-parole. C'est souvent grâce à ces femmes engagées - moralement, politique ou socialement - que notre société civile a su évoluer et avancer dans le bon sens.

Pas toujours facile d'être une femme au caractère bien trempé. Les hommes nous rappellent sans cesse que nous vivons encore dans une société dominée par l'homme. On le perçoit encore chaque jour. Malgré tout, je me sens proche de la plupart d'entre elles. Malheureusement, elles ont souvent vécu dans l'ombre de grands hommes, dont elles ont été les muses, les inspiratrices ou autres égéries.
Mais surtout, à ma grande honte, je me suis rendue compte que je parlais (très) peu de ces femmes écrivains, artistes, ou journalistes qui ont participé à notre émancipation intellectuelle et sociale. Après Marlène Dietrich et Lee Miller, j'avais envie de vous présenter - ou de vous faire découvrir - une femme-écrivain de grand talent, Elsa Triolet.

Fille de Elena Youlevna Berman, mélomane, et de Youri Alexandrovitch Kagan, avocat décédé en 1915, Elsa grandit à Moscou. Son éducation bourgeoise lui permet d'apprendre le français dès l'âge de six ans. Très jeune, elle commence à fréquenter les milieux intellectuels de la capitale russe. C'est dans les années 1910 qu'elle rencontre le poète futuriste Vladimir Maïakovski, au cours d'une soirée. Elle qui avait commencé des études d'architecture, devient - grâce à sa beauté, à sa culture et à son intelligence - la muse d'un groupe d'écrivains, le groupe futuriste. Elsa présentera Maïakovski à sa soeur aînée - Lili Brick - qui
Fichier hébergé par Archive-Host.com le lui volera et deviendra sa muse et sa compagne de route.

En 1918, pour fuir les terribles conditions de vie post-révolutionnaires et tenter
d'oublier Maïakovski, Elsa quitte la Russie pour épouser un officier français - André Triolet - rencontré deux ans plus tôt à Moscou. En 1920, Elle séjournera à Tahiti, qui lui inspirera son premier roman en 1926, écrit en russe "A Tahiti". Dans le même temps, Elsa Triolet traduira un choix de vers et de proses de Maïakovski. C'est elle qui permettra à ce poète russe d'être reconnu en Occident. Ce mariage-éclair sera suivi d'un divorce tout aussi rapide, puisque le couple se sépare en 1921. La même année, Elsa Triolet se rend à Londres puis à Berlin où elle retrouve sa soeur - Lili Brick - Maïakovski, Vladimir Pozner et Ilia Erhenbourg. En 1924, Elsa Triolet s'installe à Montparnasse, rue Campagne-Première. Ses voisins sont Picabia, Marcel Duchamps et Man Ray. Elle décrira la vie de ce quartier dans un roman intitulé "Camouflage", paru en russe en 1928.

1928, c'est une année à marquer d'une pierre blanche pour Elsa Triolet, puisqu'elle rencontrera celui qui deviendra l'homme de sa vie, Louis Aragon. C'est un ami surréaliste, qui lui présentera Aragon à La Coupole. La vie commune d'Elsa Triolet et de Louis Aragon commence le soir même du 6 novembre 1928. Ils ne se quitteront plus et se marieront en 1939. Tout à la Fichier hébergé par Archive-Host.comfois compagne de route - communiste convaincue, mais jamais adhérente au parti - muse de celui qui lui dédiera ses plus beaux poèmes dont le recueil "Les yeux d'Elsa" en 1942, Elsa Triolet construira une oeuvre propre constituant une réponse à celle d'Aragon. Mais en attendant la gloire, il faut manger tous les jours. Les revenus tirés des oeuvres littéraires de Louis Aragon ne suffisent pas pour maintenir leur train de vie. Dans les années 1930, Elsa Triolet fabriquera des colliers pour les grands couturiers de l'époque. Elle en tirera un livre, "Colliers", qui sera son dernier roman écrit en russe. Parallèlement, elle écrit des reportages pour des journaux russes et traduit également des auteurs russes et français, dont Tchekov et ... Aragon. Elsa Triolet et Aragon se rendront régulièrement en URSS, même si la période 1936-1945 est une parenthèse à leurs voyages. C'est pour Elsa l'occasion de retourner dans son pays d'origine, de retrouver sa langue maternelle, sa culture et sa famille.

Mais la guerre arrive et, avec elle, le temps de l'engagement. Elle se
lance dans la résistance avec Aragon. Pour eux, se sera la zone Sud, à Lyon, Carcassonne, Avignon, Nice et dans la Drôme. Années noires et sombres pour l'Europe entière, ce sont sans aucun doute les années les plus heureuses pour Elsa Triolet qui ne cessera de noircir du papier durant cette période. Ce sera sa résistance à elle. Elle contribue à faire paraître et à diffuser des journaux clandestins,Fichier hébergé par Archive-Host.com "La Drôme en armes" et "Les étoiles". De même, Elsa participera à la fondation des Lettres Françaises et du Comité National des Ecrivains (CNE). Ces années seront riches en romans pour Elsa Triolet. En 1943, elle publie "Le cheval blanc" chez Denoël, son premier vrai roman en français, quête d'un bonheur insaisissable. Elsa Triolet sera la première femme à recevoir le Prix Goncourt en 1944 pour son recueil de nouvelles éditée aux Editions de Minuit, "Le premier accroc coûte deux cents francs". Ce recueil, dont le titre annonçait le débarquement de Provence, retranscrit directement son expérience de la résistance. En 1946, elle assiste au procès de Nuremberg pour Les Lettres Françaises.

Les années d'après-guerre voient l'engagement d'Elsa Triolet se poursuivre. Appartenant au comité directeur du CNE, elle s'attachera à promouvoir la lecture et la vente de livres dans les années 1950 et se battra pour la création des bibliothèques de la Bataille du Livre. De même, Aragon occupant une place prépondérante au sein du parti communiste depuis sa rupture d'avec les surréalistes, Elsa Triolet s'engage - elle aussi - dans la voie politique. Dans les romans de cette époque, elle traite des problèmes politiques et sociaux nés de l'après-guerre. Elle prévoiera la chute inéluctable du communisme dès 1950, alors qu'elle ne critiquera jamais ouvertement le régime soviétique, ses crimes et ses exclusions. Ce n'est qu'en 1957 qu'Elsa Triolet exprimera sa critique contre le stalinisme à travers son roman "Le Monument". En 1963, elle intervient pour que l'ouvrage d'Alexandre Soljénitsyne - "Une journée d'Ivan Denissovitch" - soit traduit et publié en France et pour que l'auteur ne soit pas exclu de l'Union des Ecrivains Soviétiques. Elle soutiendra aussi Sakharov dans son combat.

Fichier hébergé par Archive-Host.comEn 1970, après avoir écrit "Le rossignol se tait à l'aube" Elsa Triolet meurt d'une crise cardiaque. Son cercueil sera exposé dans le hall du journal "L'Humanité". Elle qui disait que sans l'écriture elle n'aurait pas résisté dans tous les sens du terme, nous a prouvé qu'elle avait toujours su combattre sur tous les fronts où régnaient l'injustice, le mensonge, l'exclusion, la haine. Elle a posé le problème de la quête incessante du bonheur et de sa recherche improbable. Elle qui s'est toujours remise en cause et qui a toujours douté de ses qualités, a prêché pour l'espoir et la combativité. "Les bons sentiments ne font pas de bons livres, je sais ça par coeur, mais les bons sentiments ne font pas forcément de mauvais livres".

Publié dans Petites notes sur ...

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

sylvie 28/03/2008 22:27

encore un beau et bon billet avec des photos superbes, merci! J'ai envie de lire camouflage.

Nanne 29/03/2008 20:30


Merci pour ce billet qui m'a donné beaucoup de mal pour l'écrire. Je suis heureuse de savoir qu'il plait à bon nombre d'entre vous. Pour "Camouflage" j'ai très envie de le trouver pour le lire à
mon tour, car Elsa Triolet est un auteur absolument délicieux et qui sait retranscrire les émotions et les situations vécues.


Choupynette 23/03/2008 12:27

Voilà une femme fascinante qui a connu les plus grands de ce siècle... joyeuses pâques!bises

Nanne 23/03/2008 21:16


Je suis entièrement d'accord avec toi, Choupynette. Elsa Triolet est une femme fascinante, douce et forte à la fois et avec un caractère bien trempé. Il en fallait pour se démarquer d'Aragon :o)))
Elle a connu les plus grands et a fait partie des femmes que l'on admire encore et toujours. Bonne Pâques et bons oeufs en chocolat à toi aussi, Choupynette :o)))


Moustafette 22/03/2008 23:01

Merci Nanne pour tes articles tjs aussi complets et instructifs.Tu me donnes envie de relire "Roses à crédit" et de voir ce que donne "Camouflage"(peut-être pas évident à trouver du coup !!!)Passe un bon week-end.

Nanne 23/03/2008 21:11


Merci beaucoup Moustafette. J'ai eu du mal à terminer cet article, c'est pourquoi on ne m'a pas vu ces derniers temps sur les blogs. Mais je suis heureuse du résultat après coup :o))) Elsa Triolet
est une auteure extraordinaire avec une oeuvre dense et riche. "Rose à crédit" est un très beau roman. De même que "Le premier accroc coûte deux cents francs" que je relirai sans doute
prochainement. Par contre, pour "Camouflage" je n'ai jamais pu le trouver ... A voir, donc !!!


:0095: Maître Po 22/03/2008 15:49

Merci pour cette biographie !Suggestion pour la prochaine : après Lee Miller, Kiki de Monparnasse ;-)

Nanne 23/03/2008 21:08


Merci beaucoup, Maître Po, je suis toujours heureuse de tes commentaires qui me touchent ... Effectivement, je pourrais me pencher sur le cas de Kiki de Montparnasse dont j'ai déjà (un peu) parlé.
C'est un très bon sujet biographique et très riche. Excellente idée !!!