L'apprenti écrivain

Publié le par Nanne

28, boulevard Aristide-Briand - Patrick Besson
(Christian de Bartillat)


"J'aime ma cité. Je la trouve vaste, claire, élégante. Parfois, j'imagine que, menacés par une guerre ou une révolution - celle qui commence, par exemple ? - nous sommes obligés de fermer la porte du boulevard Aristide-Briand et le porche de la rue de l'Ermitage. Les adultes fondent une milice. On transforme les pelouses en potagers. Les enfants, moi à leur tête, sont chargés de missions extérieures de reconnaissance ou de pillage. Le soir, on organise des fêtes. Des mariages sont célébrés. Des bébés naissent."

Celui qui écrit ces quelques phrases n'est autre que l'auteur lui-même, Patrick Besson. La révolution de 1968 sera une véritable aubaine pour lui, puisque c'est elle qui décidera de son avenir d'écrivain grâce au départ de son frère aîné - Noël - au service militaire et à la place qu'il laisse dans leur chambre commune.

Sa passion des livres, c'est à Gabriel - son père - qu'il la devra. Son père est un insatisfait permanent. Tout lui demande un effort continuel. "En société, dans notre société - familles d'anciens ouvriers étant montés plus ou moins haut grâce à l'ascenseur social encore en usage à cette époque, c'est une pointure, il la ramène."  Bien que directeur d'une petite imprimerie aux Buttes-Chaumont, son père ne possède pas de livres. Un comble pour un imprimeur, penserez-vous. Sa théorie à lui est qu'il ne voit aucun intérêt à conserver un ouvrage déjà lu. Non, sur truc à lui, c'est la bibliothèque municipale. La bibli de la mairie stalinienne de Montreuil. Cette découverte de rayonnages remplis de livres du monde entier, situés à quelques minutes de chez lui, sera une pure révélation. "Il a peur que la lecture ne nuise à mes études et il a raison : je ne fiche plus rien en classe. Pas le temps. J'ai moi-même honte de mon obsession mais je comprends qu'il n'y a qu'un moyen de m'en libérer : tout lire. Il me faut tout savoir ce qu'on écrit les autres et comment ils l'ont écrit".

Il n'y a pas que son père soucieux de cette monomanie de la lecture, de cette avidité d'écrire. Sa mère, aussi, s'inquiète. Comment son jeune fils peut-il passer autant de temps à lire et à écrire, au lieu d'aller jouer dehors comme les autres enfants de son âge. Elle le soupçonne d'être anormal. "Ma mère ne fait pas de différence entre lire et écrire : ce sont pour elle les deux mêmes activités solitaires, asociales, ne produisant aucun résultat tangible contrairement à la menuiserie, la pâtisserie, la peinture ou encore la couture".

Sa mère, justement, l'auteur la vénère comme une déesse, une reine, une icône. Elle est couturière au noir. Il est persuadé que c'est ce travail clandestin qui lui a donné le goût de l'interdit à l'âge adulte. Les jeudis n'appartiennent qu'à eux deux. Une fois, c'est une visite au musée du Louvre ; une autre fois, c'est une matinée à la Comédie française, car l'enfant qu'est Patrick Besson hésite encore sur son avenir professionnel entre devenir peintre, auteur ou encore acteur. Elle avait une chance incroyable, cette maman habillée comme un top modèle en tailleur cintré, de pouvoir se promener aux bras d'un jeune garçon en costume cravate et la tête pleine de rêves et d'imagination.

"28 boulevard Aristide-Briand" de Patrick Besson est un petit roman autobiographique et nostalgique où l'auteur se révèle tel qu'en lui-même. Dans cet ouvrage, on est loin du personnage People, chroniqueur impertinent, auteur pamphlétaire, mordant et cynique. Au contraire. Dans ce livre, vous ne lirez que des souvenirs heureux, drôles et cocasses d'enfance, des hommages à sa famille, ses parents, son
frère adulé - Noël - ses espoirs d'enfant,  son désir d'écrire encore et toujours, de lire, tout, tout le temps et partout. C'est un livre sur des années heureuses, gaies, magiques, imaginatives, des années-bonheur avec - en toile de fond - mai 68 à laquelle l'auteur ne participera pas directement compte tenu de son jeune âge, mais qu'il suivra avidement grâce au transistor de son frère. Ce livre est un instant de tendresse, de douceur, dans un monde actuel qui en est (trop) souvent dépourvu.

Publié dans Romans francophones

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