Les duettistes

Publié le par Nanne

Horowitz et mon père - Alain Salatko
(Livre de poche n°30718)




Livre_Horowitzetmonpere.jpgDimitri Radzanov aurait pu devenir un grand pianiste concertiste, si l'histoire ne s'était pas mêlée de son exitence. Fils d'Anastasie Moulinier - préceptrice dans un institut de jeune filles noble - il étudie le piano au Conservatoire de Kiev. Il a pour condisciple un certain Vladimir Gorovitz - futur Horowitz - "[...] petit, gringalet, avec ses oreilles d'éléphanteau qui lui avait valu le surnom de Face de Chou [...]". Les deux garçons se faisaient concurrence par leur talent et leur ambition. Cela donnait lieu à des duels dont la seule et unique arme autorisée était le piano. Cela dit, tous les coups étaient quand même permis.

Mais la Révolution d'Octobre va venir bouleverser le sort des deux protagonistes en mettant un point final à cette période heureuse et douce. Dimitri, par haine du communisme, s'engagera comme volontaire dans la Garde Blanche. "Personne ne lui avait demandé quoi que ce soit, surtout pas ma grand-mère, qui des années plus tard me raconterait l'histoire à sa façon [...]". Après la déconfiture de l'Armée Blanche, Anastasie et Dimitri se réfugient en France - patrie maternelle - et se retrouvent ... à Montrouge, banlieue
rouge de la région parisienne.

Malgré l'exil, Anastasie - intraitable - reste persuadée du destin extraordinaire de Dimitri. Aussi est-il sommé de continuer à travailler son piano coûte que coûte, vaille que vaille. "Dimitri travaillait son piano dans la journée. On lui avait aménagé un "salon de musique" dans un cabanon au fond du potager et il devait couvrir de ses octaves les bruits de la basse-cour, car de vrais animaux complétaient cette pétaudière". Mais la musique ne nourrit pas son homme, et Dimitri trouvera un travail de chimiste pour les usines Pathé-Marconi de Chatoux.

Alors que Vladimir Horowitz commence à faire parler de lui, Anastasie Radzanov qui l'avait toujours détesté, se prend d'admiration pour lui. Stratégie qui devait servir à pousser Dimitri à reprendre ses gammes et à l'éloigner de sa femme, jugée inculte et ignare par une belle-mère acariâtre. "Elle se mit à collectionner tous les articles de presse relatant les exploits du jeune prodige ukrainien. Nous étions en 1926 et Horowitz, récemment évadé de la "maison rouge", se lançait à la conquête de Paris. - Ecoute ça, Mitia, il a donné un concert privé dans le salon de Jeanne Dubost ... Il a joué "Oiseaux tristes" et "Jeux d'eau" de Ravel en présence du compositeur lui-même qui l'a chaudement félicité ... [...]. - Vous
connaissez Horowitz ? s'étonna ma mère. - Non, mademoiselle, Horowitz NOUS connaît !".

Et le duel entre les deux adversaires du Conservatoire de Kiev reprendra par-delà l'Atlantique. Alors qu'Horowitz transpirait sur les plus grandes scènes du monde, Dimitri rivalisera dans l'ombre de son pavillon de banlieue. Bien entendu, cette lutte sera d'un intérêt bien supérieur aux affres de l'Histoire pour le fils de Dimitri, qui se réjouira de cette nouvelle joute musicale. C'est en invitant son père à un concert au Carnegie Hall de New York, que le fils comprendra pour quelles raisons son père s'est laissé entraîner dans cette aventure.

"Horowitz et mon père" d'Alexis Salatko est un livre-plaisir. Plaisir de vivre une période révolue, celle de la bohème montmartroise. Au détour de certaines pages, on croise Marcel Aymé à l'humour féroce, le docteur Destouche - alias Céline - cynique et désabusé et Gen Paul. C'est aussi un livre-souvenir sur les exilé russes déracinés, perdus dans une société qui les comprenait si mal. C'est l'histoire de personnes qui se rattachent à ce qui leur reste : la musique classique et l'espoir de jours meilleurs, ou plus gais, pour refaire surface, pour recommencer une autre vie, ailleurs. Cest drôle, c'est léger avec des personnages pittoresques, tendres et fantasques, des situations désopilantes et cocasses qui font oublier la dureté d'autres situations. C'est un petit livre délicieux comme une sonate de Chopin.

Publié dans Romans francophones

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Karine 12/08/2008 03:48

Bien entendu, je ne peux résister à ça!  Le disque  "Horowitz plays Chopin" est le premier dont j'ai un souvenir clair!  Inutile dire que son ombre dans ce roman a un grand attrait pour moi!

Nanne 14/08/2008 22:23


Alors, si Horowitz te trotte dans la tête comme une ritournelle, alors il te faut lire ce petit livre absolument formidable, simple et très poétique ... Je crois que tu ne le regretteras pas un
instant, Karine :o)))