Les 70 ans du Front populaire

Publié le par Nanne

  •  Le Front populaire - Jean-Pierre Rioux (Tallandier Editions)

70 ans. Cet âge résonne comme un souvenir diffus, celui d'une génération d'avant-guerre, surannée. C'est le temps de la lutte des classes, le temps de la réforme en profondeur de la société.

Il y a bien longtemps que le Front populaire a atteint l'âge de raison et celui de la sagesse. 70 ans, c'est l'âge de la mémoire enfin apaisée.

"Le Front populaire a longtemps eu mal à sa mémoire". Pauvre Front populaire, dont l'anniversaire a toujours été négligé par les partis politiques. Il lui a fallu 70 ans pour souffler ses bougies dans la dignité et dans une relative discrétion.

Dans cet opuscule consacré au Front populaire, Jean-Pierre Rioux nous invite à une nouvelle lecture plus objective, plus sereine, de cette période mouvementée. L'analyse historique est faite avec le recul propre aux grands événements qui bouleversent les sociétés jusque dans leurs fondements.

Que nous apprend de plus cet ouvrage sur un des phénomènes sociaux majeurs du 20ème siècle ? Rien que l'on ne sache déjà. Ou plutôt si. Il nous enseigne que les salariés ont, enfin, appris à vivre. Ils ont découvert l'art du libre, du temps "libéré", pour soi. Le "Front popu" a été comme une bouffée d'air frais pour un cyanosé !!

Il a permis aux ouvriers, aux employés, aux petites gens, de découvrir l'art de faire ce que l'on voulait de son temps hors travail, de le gérer à sa guise, de ne plus dépendre de quelqu'un. Comble de tout, ce temps libre donné sur du temps de travail était rémunéré. On se payait du bon temps, en quelque sorte !!!

Comme l'a si bien écrit André Malraux dans "Carnets du Front populaire (1935 - 1936) : "Ne pas oublier le rôle immense que le côté kermesse aura joué dans la grève [...]. La joie d'être autonome, d'être libre et, par le fait de n'avoir pas, aujourd'hui, à obéir, de se sentir soudain un autre".

En dehors des aspects sociaux, le Front populaire a été une "parenthèse enchantée" pour la créativité culturelle. C'est une ère nouvelle qui pointe avec la culture populaire, où chacun finit par se reconnaître. Nouveau moyen de communication de masse, la radio fait son entrée bruyante dans les ateliers occupés et jusque dans les foyers populaires.

 "Sur ce fond permanent de fermentation sociale s'épanouit donc, en 1936, une sorte "d'agit'prop" culturelle qui signe l'entrée de la France dans un âge nouveau [...]. Dans les usines occupées, une créativité artistique n'est pas absente : les slogans, les images, les chansons fleurissent".

Le Front populaire va permettre à la culture de se démocratiser, de se vulgariser, de descendre dans la rue pour vivre au plus près de la population. "Ce peuple partage quelques éclats d'une civilisation dont les manifestations lui échappaient et dont il entrevoit les richesses avec le livre, l'image et l'espace". Désormais, la culture ira puiser son inspiration dans les préoccupations quotidiennes des Français.

Mais surtout, c'est le cinéma qui va tirer son épingle dans cet élan culturel nouveau. Avec l'avènement du parlant et des vedettes, "l'Ecole française" du cinéma va connaître son âge d'or. "De Carné à Duvivier et de Renoir à Grémillon, (le cinéma) transfigure les français croqués au vif de leurs désirs et de leurs drames". Radio, cinéma, sport : c'est le trio gagnant que le Front populaire a fait émerger.

A lire cette compilation d'articles, on prend conscience que cette période a été foisonnante de projets culturels du gouvernement et d'associations se réclamant du Front populaire. Ce livre permet d'avoir une vision synthétique des réalités politiques, économiques, sociales et culturelles du Front populaire et de ses apports sur les 4ème et 5ème Républiques. 

Bien sûr, le Front populaire a été un formidable observatoire des mesures sociales. Bien sûr, il a été un ferment culturel très riche. Malheureusement pour lui, il est né sur un continent et s'est répandu dans des pays où les gouvernements se préparaient activement à faire une nouvelle guerre.

La chute du gouvernement Blum en juin 1937, les accords de Munich en 1938, vont sonner le glas du Front populaire. Comme le déclarait jean Gabin à l'issue du dénouement tragique de "La belle équipe", de Julien Duvidier : "C'était une belle idée, c'était trop beau pour réussir".

 

Commenter cet article