Céline-Bardamu

Publié le par Nanne

  • La vie de Céline - Frédéric Vitoux 
  • (Folio n° 4141)

J'avoue une affection particulière pour Louis-ferdinand Céline. Pour l'oeuvre, pour l'homme. Je sais, comme tout le monde, le poids qu'il porte d'une tache indélébile dans sa biographie. Son antisémitisme me gêne, me dérange. Surtout à une époque où le simple fait de dire sa compassion pour les Juifs vous valait un aller-simple pour l'Allemagne, sans trop d'espoir de retour.

Néanmoins, tout ce qui s'écrit sur Céline je le lis, le dévore avec avidité et gourmandise intellectuelle. Avec "La vie de Céline" en nouvelle édition revue et augmentée de Frédéric Vitoux j'ai goûté un réel plaisir, tout au long des 969 pages (!!!) de cette biographie. J'ai plongé dans l'univers célinien avec délectation, comme dans les eaux d'un océan intense et obscur, pour y explorer les méandres d'une âme tourmentée.

Jamais déçue, tel pourrait être les mots résumant ce livre. Et c'est peu dire, vue la richesse et l'intensité de la vie de Céline. Céline a traversé la 20ème Siècle et ses affres en auteur (extra)lucide et en témoin halluciné, tourmenté, angoissé, d'une période chaotique, voire dantesque. Il aura tout vécu, Céline, des horreurs de ce siècle : la 1ère Guerre Mondiale et ses tranchées dégoulinantes de boue, de sang et de chair humaine, la colonisation et ses dérives, l'Amérique et son industrialisation effrénée et férocement inhumaine, la banlieue miséreuse et besogneuse, la Russie stalinienne et ses rêves anéantis, l'antisémitisme des années 30 qui préparait la grande catastrophe, la 2ème Guerre Mondiale avec sa débâcle - honteuse -, sa collaboration - déshonorante -, l'exil, enfin. "Le cuirassier Destouches sentait-il confusément qu'il n'échapperait jamais aux grandes crises et que sa seule chance de réflexion, de non-lâcheté, consisterait à affronter la douleur, la pauvreté, la mort, et qu'à ce prix seul il trouverait son équilibre, sa vérité et qui sait, la réussite". François Gibault qui l'a connu à l'ambassade de France à Londres le résume comme élevé par des bourgeois, au milieu du peuple, selon des principes aristocratiques et avec des moyens de prolétaires."

La vie de Céline est vue sous le prisme de son oeuvre complète, minutieusement balayée, explorée, disséquée par l'auteur. Et c'est bien là que réside l'intérêt de ce livre. De son attachement pour Courbevoie à ses supposées origines aristocratiques, de ses relations ambiguës et marginales à son exil danois, de sa rencontre avec Bébert le chat, de sa fuite honteuse pour Sigmaringen via Baden Baden, de ses rapports avec les femmes à une tentative d'explication sur son antisémitisme, tout est analysé, passé au cible et explicité. Avec, toujours et inlassablement, en toile de fond, l'obscession de l'Apocalypse qui fera de Louis-ferdinand Céline un prophète de la décadence, un candidat au suicide intellectuel et moral, un écrivain marginal et un voyeur social. "Plus passif qu'actif, Céline était un voyeur. Mais il était aussi un écouteur, un ausculteur.  Il regardait le monde du haut de son insatiable et parfois lointaine exigence, avide de comprendre, de savoir, de vouloir porter sur toute chose un diagnostic [...] d'écrivain devant les quiproquos, les drames, les violences, le pittoresque et le tragique de la comédie humaine."

Deux chapitres sont consacrés à l'antisémitisme célinien, pour tenter de comprendre, d'argumenter. Mais comprendre quoi ? Son aveuglement naïf face à une évidence criante de haine et de violence ? Son incapacité à prendre conscience de l'impact de ses écrits ? "Pourquoi les Juifs lui en voulaient-ils ? Il jouait l'étonné parce qu'il était vraiment étonné. [...] Ses haines, ses médiocrités peu réfléchies, il les réservait, il les amplifiait dans la solitude convulsive de l'écriture - cet autre monde. Il en jouait aussi. Il voulait en rire."

Céline, c'est l'homme des contradictions. Contradictions qui iront en s'amplifiant avec la guerre. Il jouera toute la gamme du tempo humain : du silence total face à la montée des périls, aux pires excès littéraires, au point d'être classé parmi les intellectuels collaborationnistes. "Un cauchemar de quatre ans que Céline allait vivre avec toutes les contradictions, avec tous les malaises, toute la haine, la peur, la méfiance, l'aveuglement, la violence, l'incrédulité possibles ...". Avec, toujours, cette innocence qui fait de lui une victime plus qu'un bourreau. Et de se demander pourquoi il avait mérité cette opprobre de la part des intellectuels, alors qu'il ne voulait rire que de certaines situations au travers de l'écriture.

En bref, c'est un Céline humain, terriblement humain - trop peut-être - qui se dévoile sous nos yeux le temps de la lecture de ce livre. Il nous est montré sans complaisance, avec ses défauts mais aussi ses qualités, ses débordements, ses ambiguités soigneusement cultivées, dans lesquels chacun de nous peut se retrouver. C'est tout simplement l'histoire d'un écrivain - et d'un médecin - né avec le 20ème Siècle, à la fois lucide et délirant, fou mordant et roi tragique de son propre univers.

Publié dans Biographies

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Rouge Le Renard 17/04/2010 12:18



Le plus sublime, le plus dur, le plus rigolot, le plus dangereux, le plus réaliste, le plus paroxysmique des écrivains français... Une France qui ne le mérite toujours pas.


au-de là de son antisémitisme il a bien des choses à nous apprendre encore sur notre involution libérale !...



tietie007 23/08/2007 11:34

Dans le livre de Gilbert Josèphe "Fernand de Brinon, l'aristocrate de la collaboration", Céline apparaît comme un antisémite névrosé, qui se complaît dans la délation la plus infecte ! Le personnage célinien était d'une médiocrité insondable, son oeuvre, d'une puissance remarquable ! Comme Proust, je suis "contre Sainte Beuve", un oeuvre littéraire ne se juge pas à l'aune de la personnalité de son géniteur ...Mais c'est peut-être cette paranoïa haineuse qui a donné cette tonalité si particulière à l'oeuvre célinienne !

Nanne 23/08/2007 20:25

Je ne connais pas le livre dont tu me parles, même si je connais le personnage qu'était Fernand de Brinon. Céline ne s'est pas gêné d'en faire un protrait au vitriol dans le superbe "D'un château l'autre" (à mon goût, le meilleur de ses écrits. Je connais bien Céline, parce que je lis tout - ou presque tout - ce qui s'écrit sur cet auteur. Sincèrement, je ne sais pas si Céline était vraiment antisémite ou bien si cela venait de la situation du moment. C'est très complexe à déceler chez lui. Dans ses premiers écrits, rien ne le prédisposait à un antisémitisme quelconque. Certains ont avancé le fait que les parents de Céline tenaient un petit commerce, ce qui serait à l'origine de ses idées racistes. Je ne pense pas que Céline soit médiocre, au contraire, je le crois plus brillant que certains auteurs de la même période. C'était un joueur qui aimait se brûler les ailes et aller au paroxysme de tout ce qu'il entreprenait. Cela dit, c'est certainement sa paranoïa qui a donné cette saveur si ... célinienne à son oeuvre. Il n'y a que lui dans son oeuvre, avec la vie autour et tout ce qui l'angoisse, l'étreint, l'enferme dans ces peurs.