Vendredi 27 octobre 2006
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Discussion autour d'une émission de radio
N'étant pas abonnée à la télé réalité et à ses bonheurs fugasses et triviaux, je furette, fouine et cherche sur les ondes radios mon petit plaisir quotidien et ma dose de
rejouissance intellectuelle. comme pour me rassurer. Aujourd'hui, par exemple, j'ai écouté une émission avec Clotilde Courau (non, je rigole. Je n'ai pas pu entendre ses fadaises et autres
calambredaines).
Il y a quelques temps de cela - le 25 septembre dernier - je suis tombée sur l'émission "La bande à bonnaud" sur France Inter qui avait invité du beau monde autour de ses
micros. Pas franchement drôle, mais captivant pour qui s'intéresse à la 2ème Guerre Mondiale. D'abord Raul Hilberg pour parler de la 3ème - et dernière - édition de sa bible "La
destruction des Juifs d'Europe" paru chez Folio. 2448 pages en 3 volumes, ça vous cale pour la suite !!! Autre pavé, même période historique, Jonathan Littel pour "Les
Bienveillantes", chez Gallimard. 900 pages en un seul volume, et sa lecture à la limite du supportable.
Contrairement à ce que l'on pourrait en penser, le débat était riche et dense, brillant et intelligent. Tout y était ou presque. Pas de faux débat, rien que du vrai, des faits, des
mots simples qui ont la saveur des grandes oeuvres bien pensées, bien conçues.
C'est Raul Hilberg qui a ouvert le bal en rappelant
que, dès 1948, il avait été le seul à s'intéresser à l'histoire de la Shoah. En même temps, c'était un peu normal, vu qu'il venait de terminer la guerre en temps que correspondant dans l'armée
américaine et qu'il avait vécu en live la libération des camps. Cela vous marque un homme !!
C'est en 1961 que les ennuis commencent pour Hilberg. C'est l'année de la 1ère publication de ses recherches sur la Shoah et celle où il rencontrera de nombreuses difficultés.
C'est aussi l'époque où Hannah Arendt écrit son livre sur Eichmann et sa "banalité du mal" qui fera couler beaucoup d'encre.
A la sempiternelle question du "Comment cela a-t'il été possible ?", Raul Hilberg répondra par la complexité d'un système dont personne ne connaît encore exactement les
arcanes du fonctionnement. La seule chose dont il soit certain, c'est de la présence de l'administration à toutes les strates de l'extermination. D'où le règne de la confusion et de
l'ambiguité.
L'ouvrage de Raul Hilberg a été une source d'inspiration pour "Les Bienveillantes". Le rapport de Jonathan Littell avec la Shoah ? Très détachée, bien que
de confession juive. C'est plutôt la guerre du Vietnam qui serait la catalyse de son roman. Il se sentirait à la fois victime et coupable. Question de relativiser les choses.
A la description du comportement des SS, jugés comme froids, sans âmes, figés, dans leurs témoignages, Jonathan Littell a pris un malin plaisir à les contredire. Pour
lui, il y avait toutes sortes d'individus : des idiots, des brutes mais aussi des intellectuels et des esthètes (j'avoue n'avoir pas eu la même perception des choses que lui à ce
moment-là).
Dans certains passages des "Bienveillantes" on retrouve l'expérience humanitaire de
Jonathan Littell. L'exemple est bien choisi, puisqu'il s'agit de la bataille de Stalingrad. Le journaliste l'affirme, cela pourrait se passer à Grosny, à Sarajevo. Bien sûr,
comme toutes les guerres. Quand on en a fait une, on les a toutes faites. Mais surtout, comme lui rétorque Jonathan Littell, d'avoir travaillé avec des bourreaux et des criminels de guerre, cela
aide à percer leur spychologie.
Raul Hilberg et Jonathan Littell sont deux puits d'érudition sur la Shoah, dont ils partagent la même conception de l'analyse du "comment" et non pas du
"pourquoi". Jonathan Littell m'a impressionnée dans la maîtrise totale et absolue de son sujet. Il a tout étudié, tout lu de ce qui se rapportait à cette période.
Mais ce qui étonne particulièrement lorsqu'on l'écoute, c'est le détachement face aux horreurs de la guerre, comme une sorte de froideur. Toute l'émission se déroulera sur ce
même ton, très posé, très calme, sans emballement, dépouillé de toute passion. A l'écouter discuter de son sujet avec autant de recul et d'omniscience, alors on peut affirmer que, décidément,
"Littell est grand."
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