La bataille des maigres

Publié le par Nanne

Le ventre de Paris - Emile Zola (Folio n° 3708)

"Le ventre de Paris" de Zola est le roman naturaliste par excellence. Pour l'auteur, "l'idée générale est le ventre, la bourgeoisie digérant, ruminant, la bête broyant le foin au râtelier, la bedaine pleine et heureuse se ballonnant au soleil."

Lorsque Florent, échappé du bagne de Cayenne à la suite de sa participation au coup d'Etat du 2 décembre 1851, revient à Paris en toute clandestinité, c'est pour y vivre à nouveau sa vie paisible d'auparavant. Du moins, s'en est-il persuadé. Pour mieux se fondre dans la société, il reprend contact avec son demi-frère, Quenu, devenu un prospère charcutier aux Halles de Paris. Quenu, qui a pris pour femme la Belle Lisa, fille aînée des Macquart.

Si son frère accueille Florent à bras ouverts comme un parent qu'il croyait avoir définitivement perdu, Lisa voit dans ce retour comme un danger pour son commerce et sa vie tranquille. Par les relations qu'elle entretient avec le personnel des Halles, Lisa obtient une place d'inspecteur à la marée pour Florent. Ce travail, imposé par la force des choses, va à l'encontre de ses convictions politiques et morales profondes, lui le défenseur des valeurs républicaines. Cet emploi va enfermer Florent, dans un calvaire et un malaise infinis.

Dès lors, il devient l'objet de toutes les sournoiseries, de toutes les matoiseries, de toutes les suspicions. Les poissonnières des Halles, bien décidées à le mettre au pas, ne lésineront sur aucune vexation quotidienne pour le faire craquer. "Chaque jour, ce fut une invention nouvelle. L'inspecteur ne suivait plus les allées que l'oeil aux aguets, comme en pays ennemi. Il attrapait les éclaboussures des éponges, manquait de tomber sur les vidures étalées sous ses pieds, recevait les mannes des porteurs dans la nuque. Même, un matin, comme deux marchandes se querellaient, et qu'il était accouru, afin d'empêcher la bataille, il dut se baisser pour éviter d'être souffleté sur les deux joues par une pluie de petites limandes, qui volèrent au-dessus de sa tête [...]."

Mais voilà que ses vieux démons reviennent le hanter, s'emparer de lui. Florent devient l'ami de Gavard, opposant politique fortuné, qui le met en contact avec des adversaires de l'Empire. Ils passent leurs soirées chez Lebigre, marchand de vins. Là, entre eux, ils refont le monde à leur image, se construisant une société idéale. Florent, à nouveau pris dans la tourmente, anime cette société secrète qui rêve d'une nouvelle révolution. "Gavard, à partir de ce jour, fut persuadé qu'il faisait partie d'une société secrète et qu'il conspirait. Le cercle ne s'étendit pas, mais Logre promit de l'aboucher avec d'autres réunions qu'il connaissait. A un moment, quand on tiendrait Paris dans la main, on ferait danser les Tuileries."

Florent tentera bien d'amener Quenu à ses opinions. Seulement, le monde des Gras et celui des Maigres ne sont pas fait pour se mélanger, encore moins pour se comprendre et se compléter. Leurs intérêts sont trop divergents.

C'est la Belle Lisa "au grand calme repu", qui dénoncera Florent à la Police d'Etat, de crainte qu'il ne vienne destabiliser son univers mou et opulent. Elle ne sera pas la seule à oser ce geste. Arrêté, il sera de nouveau envoyé au bagne de Cayenne. Pour la plus grande joie des harangères des Halles et de tous les gras du quartier. "Puis tout déborda, les gorges s'étalèrent, les ventres crevèrent d'une joie mauvaise [...]. Enfin, le grand maigre était emballé, on n'aurait plus toujours là sa fichue mine, ses yeux de forçat. Et toutes lui souhaitaient bon voyage [...]."

En lisant "Le ventre de Paris", j'ai cru faire une indigestion, tant la nourriture se déverse tout au long des pages. On a l'impression d'un monstre énorme et difforme qui engouffre et régurgite quotidiennement ses tonnes de légumes et de fruits frais, ses quartiers de viandes saignantes, ses kilos de poissons, ses meules de fromages, ses mottes de beurre.

Avec ce roman écrit en 1873, on sent toute la révolte de Zola pour une société qui se mécanise et se déshumanise, dominée plus que jamais par le système des castes, des classes sociales. Les bourgeois - les Gras - s'opposent aux Maigres - les ouvriers, les employés. A cette époque, la révolution industrielle avec la machine, le modernisme, happe, phagocyte les employés. Ceux qui engraissent ne veulent rien partager avec les autres. Chacun son monde.

"Le ventre de Paris" raconte les prémices de la société moderne et celui de la lutte des classes. A (re)lire pour son étonnante modernité.

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In Cold Blog 11/12/2006 23:00

Je corrige :  il fallait lire "me faire" et non pas "me refaire"  qui sous-entend que je l'ai déjà fait au moins une fois !!!!!! Quel prétentieux je fais :o)

Nanne 12/12/2006 08:48

Non, tu aurais pu être un passionné !!!

choupynette 09/12/2006 18:35

Pendant une période, j'étais accro à Zola, mais je n'ai pas lu celui-ci. Tu me donnes envie de réparer cet oubli!

Nanne 09/12/2006 19:31

J'aime beaucoup Zola, même si je n'ai pas lu toute son oeuvre. Je vais attendre un peu avant de me replonger dans un de ses ouvrages, car c'est tès riche et parfois difficile à suite. Mais avec "Le ventre de Paris", je n'ai pas été déçue.

Florinette 09/12/2006 11:32

J'aime beaucoup Zola et ton billet me donne envie de relire Au bonheur des Dames. J'avais beaucoup aimé Naïs sur lequel j'ai fait un article et continuerais bien à explorer son oeuvre. :0055:

Nanne 09/12/2006 19:34

J'ai lu "Au bonheur des dames" il y a très longtemps. Je vais m'y remettre dans quelques temps. J'ai aussi prévu "La débâcle" sur la Guerre de 1870 et la Commune de Paris. Il faudra que je lise son article sur Naïs, car je me souviens de ne  avoir accroché au moment de ma première lecture (à l'adolescence !!!).

In Cold Blog 06/12/2006 21:06

Me refaire la totale des Rougon Macquart est un des mes projets de lecture. Ton billet ravive cette envie.Le week-end dernier, j'ai justement vu sur France 3 un documentaire passionnant sur le quartier des Halles de Paris, de siècle dernier à nos jours. J'imagine qu'avec Zola le voyage dans le temps a été instructif.

Nanne 07/12/2006 13:36

Se refaire toute la série, personnellement, je trouve que tu as beaucoup de courage. Cela dit, "le ventre de Paris" est - avec "Au bonheur des Dames" et "l'Oeuvre" - les romans de cette série que je préfère. La façon dont il décrit la vie des Halles au 19ème Siècle suffit à l'intérêt du livre. J'ai d'ailleurs prévu de relire "Au bonheur des Dames", dans quelques temps.