Vendredi 12 septembre 2008
La dame de Berlin -
Franck & Vautrin
(Pocket n°3385)
"En progressant de la sorte,
quasi à l'aveuglette, ses vêtements plaqués au corps par le mauvais biais de la pluie, notre héros ignorait qu'il allait faire coup sur coup plusieurs rencontres dont il se souviendrait tout au
long de sa vie. Le hasard allait brusquement ouvrir le livre de sa destinée, lui permettant d'en lire furtivement quelques pages".
Ainsi débute les aventures de Blémia Borowitz, alias Boro, photographe hongrois, parti à la conquête du monde par amour pour Maryika, sa cousine. Lui qui se considère comme un
bâtard, mélange de sang juif et français, portant un nom de famille magyar, a choisi Paris pour tente la chance et
l'attraper au vol si elle venait à se présenter. Pour le
moment, le succès et la reconnaissance ne sont
pas encore au rendez-vous de l'histoire. Non. Ce serait plutôt trois bohémiennes qui vont changer le cour du destin de Boro, alors qu'il traîne sa jambe invalide sur les Grands Boulevards. "Plus tard, tu seras l'oeil qui surveille le monde. Tu iras regarder les
hommes jusqu'au fond de leur nuit".
Fort de cette prédiction, Boro se lancera dans la grande aventure, l'histoire avec un grand H. Et pour Boro, l'aventure commencera par un aller-retour Paris-Munich en
Bugatti Royale pour retrouver sa douce et chère cousine Maryika dont il est amoureux depuis sa plus tendre enfance. Munich parce que c'est la ville choisie par Wilhem Speer, -
réalisateur de "L'aube des jours" dans lequel Maryika tient le premier rôle - pour la sortie du film. ""L'Aube des jours" était une composition totalement originale tournée pour
partie en Hongrie, financée par des capitaux allemands et américains. Le scénario
retraçait la vie de Cosima von Bülow, fille de Franz Lizt et de Marie d'Agoult, devenue Cosima Wagner. Maryika
interprétait le rôle de Cosima".
Après quatre ans de séparation, les retrouvailles de Maryika et de Boro se scelleront par un présent très personnel. En offrant un Leica à son cousin, Maryika ne sait pas encore
qu'elle va au-devant de graves problèmes pour tous les deux. Boro en profite pour photographier tout ce qui passe à sa portée. Mal lui en prendra. "Et il se mit à mitrailler :
Maryika, Hoffmann, la vendeuse, le nouveau venu offrant ses fleurs, un homme qui regardait de l'autre côté de la porte, Hoffmann, crispé, contemplant la scène, Maryika, radieuse, l'inconnu
assenant une tape amicale sur les fesses de la blonde, la blonde roucoulant sous la caresse, Maryika,
heureuse, Hoffmann levant la main, l'inconnu se rendant compte qu'on l'avait photograhié et approchant, la blonde le considérant, perplexe, Maryika se dirigeant vers la
porte, l'inconnu lâchant une phrase d'un ton
sec, en allemand, Hoffmann interpellant Maryika et celle-ci, après avoir écouté, se tournant
vers son cousin".
Car l'inconnu sur tous ces clichés ne restera pas dans l'ombre bien longtemps. Et les photos de Boro n'y seront pour rien dans sa réputation future. Les temps sont de plus en plus
difficiles pour l'Allemagne qui se prépare à sombrer corps et biens dans la marée brune du fascisme. Berlin est en campagne électorale. Les chemises brunes paradent, se montrent et terrifient les
populations. Et pour retrouver ces clichés apparemment anodins, tout le monde part à la recherche de ces négatifs compromettants pour l'avenir politique du grand manitou du Reich allemand. A
force d'être harcelé par les sbires du dictateur en culottes tyroliennes, Maryika se demandera si ces photos sont bien les seules raisons de cet entêtement. Et s'il y avait autre chose derrière ?
S'ensuit une cavalcade à travers le continent européen pour récupérer les épreuves de Boro. Mais pour le photographe kirghiz, une chose est sûre et certaine : son destin vient de se
sceller. Avec la renommée apportée par ses clichés qui feront le tour du monde, Boro a choisi sa vie : ce sera l'aventure, les femmes et l'alcool, en compagnie de son Leica.
"La dame de Berlin", premier tome des aventures de Boro reporter photographe, nous promène
dans l'Europe des années 1930. Roman d'aventure riche et foisonnant, on y croise des
pesonnages connus et reconnus : Bertolt Brecht, Fritz Lang, Emil Jannigs, Josef von
Sternberg, Leni Riefenstahl, Michel Simon et Jean Renoir, Colette et Roger Martin du Gard, Gide et les Surréalistes,
Trotski et un petit jeune surnommé Robert Capa. On traverse des lieux et des villes au passé glorieux, Berlin, Paris, Budapest, le Tiergaten, l'Alexanderplatz, La Ruche
à Montparnasse. Franck & Vautrin y ont mis tous les ingrédients pour un roman que l'on dévore d'un bout à l'autre des six cents pages et qui nous fait réviser l'histoire de l'Europe dans cet
entre-deux terrifiant. Bientôt la suite ...
Par Nanne
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Mercredi 12 décembre 2007
Isaac le mytérieux - Jerome Charyn
(Série Noire)
"Il y avait une fois un vieil homme avec un ver dans le ventre. Le ver aimait grignoter. Le vieil homme devait s'empoigner comme s'il voulait s'arracher les entrailles. Il vivait
dans un répugnant hôtel de la Quarante-septième Rue Ouest. L'hôtel n'avait même pas de nom. A deux pas de l'Allée Réservée. Les maquereaux l'évitaient, le vieux". Cette vieille loque que
tout le monde évite comme la peste, même les policiers du Bronx, qui traîne son ténia depuis sa fréquentation d'une famille sud-américaine de pick-pockets retardés, n'est autre qu'Isaac Sidel,
dit le pur ou le brave, adjoint du chef de la police de New York. Il aime particulièrement travailler dans l'ombre, passant son temps à disparaître et à se déguiser. Personne ne
sait jamais où il est passé, sur quelle enquête il se trouve. Pour le moment, il a investi le milieu du proxénétisme. C'est la raison pour laquelle il est déguisé en clochard dépenaillé. Avec son
accoutrement, il peut approcher et rassurer les prostituées - noires et blanches - qui se confient à lui.
Au coin du building du New York Times, Isaac le clochard tombe sur une reine de beauté,
prostituée blanche arpentant le macadam, superbe, plus proche de la poule de luxe que de la
fille des rues. Mais, horreur !! Son profil est tailladé, marqué comme le bétail. "Et puis le vieil homme avait aperçu l'autre côté du visage. Il était tailladé, méchamment tailladé.
Elle avait une marque, une jointure semblait-il, on aurait dit qu'elle avait écopé d'un coup de poing, un coup de métal. Il regarda de plus près. On lui avait greffé sur la figure la lettre "D".
Seigneur. Une lettre écarlate sur la Quarante-troisième rue". Le sceau du "D" le fait bondir. Qui a pu massacrer une telle beauté et poser son initiale - indélébile - sur la joue
d'Annie Powell ? Peu de macs sont capables de sculpter un tel monogramme. C'est un vieux rite du Bronx sur les filles, pour montrer sa propriété privée. Qu'elles soient belles, coriaces,
récalcitrantes, elles ne possèdent aucune indépendance. "Elles étaient votre propriété, comme un pic à glace ou un pigeon domestique. Et quand une fille vous "blessait", quand elle provoquait
votre jalousie, quand elle vous faisait honte aux yeux de la bande, vous preniez votre couteau pour lui montrer et montrer à tous les limites de la propriété et de
l'indépendance".
C'est par Martin McBride, dit Martin l'encaisseur, qu'Isaac apprend qui est le protecteur d'Annie. C'est Dermott Bride, l'un de ses nombreux
neveux évoluant dans le milieu. Martin encaisse l'argent, lui tient les comptes. Il faut dire que le Roi Dermott est un personnage un peu discret dans Times Square. En fait, on ne le
voit jamais nulle part. Mais Isaac Sidel appartient à la catégorie tenace, acharné, obstiné. Il souhaite parler à Dermott de leur armie commune. Pour cela, direction Dublin pour le rencontrer. Il
tombe sur Marshall Berkowitz, le doyen de Columbia, en pélerinage annuel sur les traces de Joyce et de son "Ulysse".
C'est son ancien professeur à l'université qui apprend à Isaac que c'est lui-même qui a recommandé le dossier de Dermott Bride pour Columbia. "- Comment
est-ce que tu as pu approcher le petit Dermott, Marsh ? - Tu es fou ? C'est toi qui me l'as présenté. - C'est moi qui t'ai amené Dermott ? fit Isaac. - Il n'aurait pas pu entrer à Columbia sans
son aval [...]. Son dossier était assez moche. Mais tu étais si chaud. Et tu avais raison ...
Jamais rencontré un garçon qui pouvait plonger comme lui dans
"Ulysse". Dermott avait un don. Mais c'est un Irlandais. Et un millionnaire, aujourd'hui". Isaac tentera bien d'approcher le Roi Dermott, à Dublin. Au seul nom d'Annie Powell aux gardes du
corps de Dermott, ceux-ci lui promettent "de lui décrocher de grandioses funérailles irlandaises".
Lorsque Isaac revient à New York, beaucoup d'événements se sont produits, que ce soit sur les trottoirs du Bronx, ou dans les milieux de la police ou des
politiciens locaux. De meurtres en suicides maquillés, de guet-apens en enlèvements, se révélera un monde sournois, glauque, clandestin, certainement plus dangereux que le milieu du proxénétisme.
Grâce au procureur Mangen - autre grand lecteur de Joyce et de son "Ulysse", Isaac comprendra qui tire les ficelles de l'économie de la prostitution
et de son contrôle de New York.
Peu habituée aux romans policiers, j'avais toujours à l'esprit des romans violents, durs, macabres, noirs. Depuis que j'ai découvert ce style, c'est un peu comme une
révélation. Avec "Isaac le mystérieux", j'avais des appréhensions, parce que l'auteur étant américain,
leurs romans policiers ne sont généralement pas réputés pour faire dans la psychologie, l'analyse et la réflexion, contrairement aux romans policiers anglais. Je
dois avouer être - une fois de plus - passée à côté. Je le regrette pas. "Isaac le mystérieux" est construit sous forme de poupées gigognes. En s'enfonçant dans l'histoire, on découvre
toujours un peu plus sur le monde des tripots clandestins, des bandes de quartier, de l'imbrication entre les membres influents de la police et les chefs de gang. De plus, c'est drôle avec des
dialogues percutants et impertinents. Un bon moment de détente avec un dose de suspense à passer avec Isaac et son ver.
Par Nanne
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