Paroles du jour J - Lettres et carnets du Débarquement, été 1944 - Jean-Pierre
Guéno (Librio)
"Nous sommes
allés hier visiter le cimetière anglais. C'est très impressionnant. Il y avait beaucoup de soldats inconnus. Il y en avait un où il y avait écrit qu'il avait donné sa vie pour les autres. C'est
beau [...]. Je crois nous revoir tous un jour mais si la vie nous sépare, qu'un souvenir reste en nous, comme un petit nuage blanc qui voguera sur le monde". Jackie Landreaux (18 janvier
1945).
Soixante-trois ans déjà. Votre histoire n'a pas pris une ride. Mais elle est perfide, l'histoire. Elle vous a pris bien plus : votre jeunesse, vos espoirs, vos idéaux, vos illusions, vos rêves
d'avenir. En une nuit et un jour, elle a fait de vous - presque encore adolescents, à peine sortis des jupes de vos chères mères - des adultes. Elle vous a envoyés par-delà la vie, le quotidien,
le commun et la banalité. Vous avez été catapultés dans l'histoire avec un grand H ; de celle dont la mémoire s'empare pour ne plus la lâcher, pour la perpétuer au long des générations, de plus
en plus lointaines.
En traversant les mers et les océans, les continents parfois, vous nous avez offert le plus beau des cadeaux. Par vos sacrifices, vos peurs, vos cris, vos larmes, vous nous avez rendu notre
fierté : le droit de vivre à nouveau debout, en hommes et femmes libres.
Bien sûr, avant d'arriver à ce jour tant attendu, tant espéré, tant rêvé pour des millions
d'Européens, il y avait eu des précédents. A commencer par le catastrophique débarquement de Dieppe en août 1942, ou de l'opération Tigre, ultime répétition du
débarquement, en avril 1944. Et à chaque fois, les mêmes mots qui vous reviennent en bouche, comme une éternelle prière destinée à un hypothétique Dieu sensé vous préserver du pire. Ainsi,
Robert Boulanger - jeune québécois - qui envoie une lettre à ses parents, leur demandant pardon pour toute la peine et
l'angoisse causées par le passé. "J'en profite pour vous demander pardon pour toute la peine que j'ai pu vous causer, sur lors de mon enrôlement. Si je reviens vivant de cette aventure, et si
je reviens à la maison, à la fin de la guerre, je ferai tout ce que je pourrai pour sécher tes larmes, maman, je ferai tout en mon pouvoir afin de vous faire oublier toutes les angoisses dont je
suis la cause". Robert Boulanger ne reviendra jamais à la maison, laissant ses parents, ses frères et soeurs désemparés, confondus dans la peine et la tristesse. Il repose en paix au
cimetière canadien de Dieppe. Il était le plus jeune des combattants et venait de fêter ses 18 ans.
Puis vint le jour J. Destination la terre de France. Les plages
normandes, avec leurs drôles de nom de code : Sword, Juno, Gold, Omaha, Utah. Que savaient-ils de la France ces GI's, ces tommies, ces canadiens - lointains cousins acadiens - sans
parler de tous les autres : norvégiens, hollandais, belges, polonais, tchèques, australiens, grecs, et tant d'autres encore ... Et les français. Ceux qui avaient décidé de se battre autrement.
"Pour eux, la France n'est pas un drapeau, mais une maison, une lande, une mère, une fiancée ou la barque dans un monde en paix".
Bien sûr, il y a l'angoisse, la peur au ventre, celle qui vous pousse à vomir, qui vous empêche de dormir, de penser à autre chose qu'à la
mort, aux siens une dernière fois. Vous vous êtes rattaché à l'espoir de la prière ; un dernier Pater, un dernier Ave, avant le grand saut dans l'inconnu, le brouillard, la folie meurtrière.
Robert Capa l'a bien écrit juste avant le débarquement sur Omaha : "Attendant la première lueur du jour, les deux mille
hommes se tiennent debout dans un silence total ; et quelle que soient leurs pensées, ce silence ressemble à une prière". Mais il n'est pas seul à vivre cette attente, pire que tout. Alfred
Birra, capitaine qui débarquera à Utah Beach l'écrira à sa femme. "Il n'y a pas beaucoup d'hommes qui dorment en cette nuit du 5 juin ... la plupart d'entre nous sommes assis, occupés à
parler, à jouer aux cartes, à boire du café et à faire le genre de choses que font les hommes quand ils sont anxieux, un peu effrayés, et qu'ils ne veulent pas le montrer [...]. Comment décrire
le sentiment d'angoisse qui vous étreint dans ce genre de situation". Rien que ces deux témoignages nous donnent une idée de la tension qui existait en chacun d'eux.

Et d'un coup, tout explose, tout se romp, tout saute, tout vole en éclats, tout part en morceaux : les hommes, le matériel, les barges, les âmes, les peurs, les angoisses. Tout se mélange, les
corps et le sable, le sang, la terre et l'eau. Pour ceux qui ont posé les pieds sur la terre de France, sur les plages, c'est une sensation de fin du monde. Omaha - bloody Omaha - devient un
enfer pour ces soldats innocents, jetés par vague dans la nasse. Tous ceux qui auront débarqué sur ce bout de plage ne pourront jamais oublier cette irréalité, ce cauchemar vivant et permanent.
William Marshall, futur ingénieur de 19 ans, la décrira comme la pire de toutes les plages. "La boucherie d'Easy Red est pire que tout. Des cadavres, que la mer a rejetés au bord des
dunes, [...] abandonnés sans dignité [...]. Ils représentent tous les échelons de service, depuis le simple soldat jusqu'au grade le plus élevé ; ils illustrent l'adage suivant lequel, dans la
mort, tous sont égaux. La mort ne fait pas de discrimination, c'est le plus grand niveleur qui soit".
Ce qui peut être paradoxal, c'est que - malgré toute l'horreur et la confusion - la vie reprend toujours le dessus. Plus forte que toutes les dévastations, les anéantissements, certains trouvent
le courage, la force de voir le bon côté des événements. Edward Rhodes Hargreaves, des services médicaux anglais, compare le verger dans lequel il se trouve pour la nuit à ceux du Kent. Il trouve
le temps de décrire le paysage - presque de carte postale - dans lequel il évolue. "La campagne avoisinante est parsemée de petits villages. Dans chacun d'eux, il n'est pas rare de trouver
une ou deux maisons de campagne adorables". Un instant de rêve, dans un monde de haine, de douleurs et de violence. Il ne sera pas le seul à voir l'aspect insolite de ces journées tout
à la fois épiques, picaresques et barbares. Jean-Paul Gagnon, soldat
canadien, cantonné à Banville apercevra une hirondelle qui lui rappellera son Canada. L'hirondelle, oiseau porte bonheur !! D'autres verront des fleurs sur le bord des routes, parmi les
traces d'obus, les maisons détruites. Tout pour retrouver une vie normale, dans un monde chamboulé, tourneboulé, chambardé, désorganisé, désordonné, transformé.
Evidemment, ceux qui tirent leur épingle du jeu, ce sont les enfants. Ils courent après ce qui porte un uniforme allié, en quête de chocolat, de bonbons, chewing gum, cigarettes et autres
friandises. Tout le monde sympathise avec tout le monde, malgré les destruction. C'est la Libération. La vraie, la seule et unique. Chacun sait que l'autre apporte la Paix dans ses bagages. Cela
rapproche et créé des liens, indissolubles. Mais elle aura un coût, cette Paix. Nous le savons tous, par l'histoire racontée dans nos familles, par nos parents, nos grands-parents.
Nous savons ce nous leur devons : tout ou presque. La liberté de dire tout haut notre pensée sans risque, sans peur ; la démocratie retrouvée
; la paix depuis plus de soixante ans. Mais surtout, la réconciliation avec nos meilleurs ennemis - les Allemands. Soixante ans que les gens visitent les plages, les cimetières, les
lieux des batailles, pour toujours se rappeler qu'un jour - un jour enfin - ils sont venus. "Il est très touchant de voir la façon dont ils prennent soin des tombes de nos soldats [...]. Sur
chaque tombe, un vase de fleurs fraîches placé là par un civil ..." (Edward Rhodes Hargreaves - 25 juillet 1944). Il en est ainsi depuis 63 ans !!
Une autre façon de rendre hommage à nos Alliés de toujours, en chansons et en vidéo (Blog de Martine).
Vos réactions