Fuir pour vivre

Publié le par Nanne

   Il fait beau à Paris aujourd'hui - Fred Uhlman (Stock Cosmopolite)

Bon d'accord. Une fois encore je n'ai pas fait preuve d'une originalité extrême pour le titre de ce post. Mais, que voulez-vous, c'est le seul qui me soit venu à l'esprit à la lecture de l'autobiographie de Fred Uhlman. Remarquez, en y pensant bien, cela rappelle les phrases sibyllines que Radio Londres envoyaient aux résistants pour les alerter d'un risque, les prévenir d'un parachutage, leur confirmer une opération de sabotage. J'ai préféré paraphraser un roman de Klaus Mann qui traîte d'un sujet similaire, à savoir la fuite en avant de tous ceux et celle qui ne voyaient en Hitler que le début d'ennuis beaucoup plus graves et inquiétants, et préféraient être des étrangers en transit ailleurs que de futurs martyrs dans leur pays. L'avenir leur a prouvé qu'ils avaient eu du nez, de l'intuition, un sixième sens ...

Fred Uhlman, tout le monde le connaît pour - au moins - un seul et unique roman : "L'ami retrouvé". Avec "Il fait beau à Paris aujourd'hui", il nous raconte sa vie, qui ressemble étrangement à celle de Hans Schwarz. De là à voir Fred Uhlman dans Hans Schawrz, il n'y a qu'un pas. Vite franchi.

Fred Uhlman est né à Stuttgart dans une famille juive, intégrée et bourgeoise. Son enfance, paisible et heureuse, entourée de parents qui se détestent cordialement et passent leur temps à se chamailler pour des riens, lui fait néanmoins découvrir la notion d'antisémitisme. C'est en entrant au jardin d'enfants et à l'école privée de Herr Stäbler qu'il devient un parfait petit antisémite. "J'étais le seul élève juif et mon père décida que payer un rabbin pour m'enseigner la religion était gaspiller de l'argent. "Jésus ne peut faire de mal", disait-il. C'est ainsi que, pendant trois ans, je reçus une éducation chrétienne. A l'encontre de mon père, Herr Stäbler était tout à fait sérieux en matière de religion. Tous les matins, il jouait de l'orgue et parlait de Crucifixion avec une passion telle qu'il fit de moi un vrai petit antisémite". Son entrée au Gymnasium Eberhard-Ludwig lui fait fréquenter toutes les catégories sociales. Il y rencontrera Constantin Von Neurath, fils du futur ministre des Affaires Etrangères sous Hitler. Fred Uhlman poursuit des études classiques, sans avoir vraiment de perspectives d'avenir, contrairement à ses camarades de classe. "Ils semblaient n'avoir ni doutes, ni hésitations, ni craintes. Moi seul était perpétuellement dans la lune. Je vivais dans un rêve".

La fin de la Première Guerre Mondiale est vécue comme une honte, une horreur, un mensonge, lui qui se considérait d'abord comme un Allemand. Sa condition de Juif n'était qu'un accident de naissance. "Je me rappelle encore les sentiments que j'éprouvais alors : saisissement, horreur, et une colère sauvage contre le gouvernement, le Kaiser et toute la vieille génération, parents et professeurs tout aussi bien, qui, je le sentais, nous avaient raconté des mensonges et étaient responsables de la guerre".

A travers tous les bouleversements qui vont suivre les conditions de l'Armistice, Fred Uhlman se décide à devenir avocat. Après ses études, il décide de jouir de la vie avec la paix enfin assurée et la stabilisation de la République de Weimar. Ses premiers dossiers juridiques concernent surtout des règlements de compte entre ivrognes, à grands coups de chopes à bière, de braconnage et autres menus larcins. Les élections de 1930 voient l'apparition de députés nazis et la grande désillusion de Fred Uhlman concernant ses compatriotes. "Je n'avais pas cru que des millions d'Allemands, qui citaient Goethe et Schiller et dépeignaient si fièrement leur pays comme un pays de poètes et de penseurs, pourraient se laisser séduire par un tel méli-mélo d'absurdités, la "diarrhée d'idées confuses" d'un Hitler". Le jour où il reçoit comme message "Il fait beau à Paris aujourd'hui", Fred Uhlman décide de fuir, pour vivre. Il ne reverra jamais plus ni ses parents, ni sa soeur Erna, ni le Stuttgart d'avant-guerre. Direction Paris, ville lumière, ville des artistes. Il fera du Dôme son quartier général. Pour survivre dans un Paris qui commence à recevoir toute la misère d'Europe fuyant son funeste destin et le retardant - pour certains - de quelques années seulement, Fred Uhlman se fera peintre poète, vendeur de poisssons exotiques.

Après son séjour parisien, il part pour la Costa Brava - Tossa del Mar - en 1936. Le village est rempli de réfugiés allemands ayant trouvé un coin de paix. Mais, là encore, la guerre menace. Au cours de son séjour ibérique, Fred Uhlman rencontrera l'amour, sous les traits de Diana Croft, fille d'un parlementaire anglais. Au lieu d'un engagement dans les Brigades Internationales, il partira rejoindre sa belle dans les brumes de Londres. Mais la guerre le poursuit, même en Angleterre. Des tribunaux sont créés pour vérifier la loyauté des étrangers et débusquer les espions. Dêchu de sa nationalité, il est interné dans un camp pour réfugiés politiques. Il y rencontrera tout un assemblage d'individus divers et variés, allant de personnes âgées ne parlant que le yiddish à une collection complète de professeurs d'université prestigieuses et de renom international. A sa sortie, Fred Uhlman s'engage dans la défense passive et reprend ses activités de peintre naïf.

Dans "Il fait beau à Paris aujourd'hui", on assiste au préliminaire de "L'ami retrouvé". Il y a de nombreuses similitudes de lieux, d'atmosphères, de sentiments, de faits. C'est plus une autobiographie destinée à exorciser une culpabilité dont il n'a pu se déparer : celle de n'avoir pu sauver ni ses parents, ni sa soeur de la catastrophe annoncée, qu'une hagiographie racontant comment il a sauvé sa propre existence. "Si j'ai écrit ce récit de ma vie, ce n'est pas parce que j'avais à rendre compte de faits exceptionnels, mais parce que c'est l'histoire d'un homme moyen et de son époque, un homme qui, pris dans l'un des ouragans les plus furieux de l'histoire, a survécu à un désastre qui a englouti des continents entiers et des millions d'êtres meilleurs mais moins fortunés que lui". Tout est dit.

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sylvie 26/05/2007 23:16

J'ai beaucoup aimé l'ami retrouvé, et j'avais lu, dans la foulée, il fait beau à Paris aujouird'hui. je trouve que tu en parles très bien. Par contre, je n'ai pas lu lettre à conrad, que je note, ni vu l'adaptation cinématographique de l'ami retrouvé non plus...je ne suis pas venue sur ton blog pour rien...

Nanne 27/05/2007 08:19

Bonjour et bienvenue Sylvie, merci pour tes compliments concernant le post d'Il fait beau à Paris aujourd'hui. C'est vrai que les lives de Fred Uhlman ont été une réelle découverte pour ce qui me concerne. En fait, je l'ai découvert par le film L'ami retrouvé qui est merveilleux. Mais je crois qu'il est introuvable en version française. Mais tu peux toujours te consoler avec la suite et Letrre à Conrad, qui est peut-être plus émouvant encore .... A bientôt.

In Cold Blog 25/05/2007 15:00

Je garde un tel bon souvenir de L'ami retrouvé et de la Lettre à Conrad que j'ai bien envie d'en découvrir un peu plus sur la vie de leur auteur.

Nanne 25/05/2007 19:49

In Cold Blog, je suis heureuse de lire que quelqu'un a lu Lettre à Conrad que j'ai mis dans ma liste ABC 2007. Il est donc prévu à court terme. J'ai un souvenir émerveillé de ces deux livres. C'est pourquoi dès que j'ai trouvé Il fait beau à Paris aujourd'hui, je n'ai pas hésité un instant. C'est un livre qui se lit d'un traît. Malheureusement, si tu le cherches, il faut que fasse les bouquinistes sur internet (livre en poche ou priceminister), car il n'est plus édité pour l'instant ... Je ne sais si tu a vu le film L'ami retrouvé, mais c'est un vrai chef d'oeuvre à voir absolument ...