Folie et désespoir des hommes

Publié le par Nanne

Une page d'histoire et autres nouvelles - Romain Gary (Folio)

Qu'il soit Emile Ajar, auteur de "La vie devant soi", ou Romain Gary, l'écrivain de "L'éducation européenne" ou des "Racines du ciel", on peut dire de l'un comme de l'autre que c'est un auteur de grand talent, au style poétique, à la fois drôle et cruel. D'autre part, je vous ai déjà dit tout le bien que je pensais de la collection Folio à 2 €. Et bien, je persiste cette fois-ci encore et je signe pour "Une page d'histoire et autres nouvelles". Cinq nouvelles - extraites des "Oiseaux vont mourir au Pérou" - pour raconter la névrose et la détresse humaine. Chaque nouvelle montre une facette de nous-mêmes - pauvres humains - à la fois victimes et coupables de nos rêves, de nos croyances, de nos espoirs, mais aussi de nos cauchemars, de nos peurs, de nos désenchantements. On voit les personnages se battre et se débattre pour résister à l'aliénation, aux manies de toutes sortes, aux psychoses, aux vices qui les tourmentent.

Dans "Le luth", le comte de N. est ambassadeur à Istanbul, avec l'ambition d'être - un jour prochain - nommé à Rome, consécration de sa carrière diplomatique. En attendant, il consacre une partie de ses journées à visiter les mosquées, en homme pieux et croyant, et dans les souks, pour le plaisirs des yeux et ... des mains. "[...] l'après-midi, il errait longuement parmi les mosquées, dans les souks, s'attardant chez les marchands d'objets d'art et d'antiquités ; il restait des heures en méditation devant une pierre précieuse au à caresser, de ses doigts longs et fins, qui paraissaient faits pour ce geste, une statuette ou un masque, comme pour essayer de leur rendre vie".

 

Ses mains qui l'obsèdent et ne lui laissent pas un instant de répit, faisant naître des sens nouveaux et des voluptés inconnues jusqu'alors chez l'ambassadeur. Pour conjurer ce sort, le comte - au détour de chez Ahmed l'antiquaire du souk - l'initie à la magie musicale ... du luth arabe, Al oûd. "Le comte promenait ses doigts sur l'instrument. Une note s'éleva, tendre, plaintive, un peu ambigüe, à la fois un reproche et une supplique de continuer. Il frôla encore une fois les cordes, et sa main resta suspendue dans l'air, comme la note, aussi longtemps qu'elle". Mais cette quête des sens par l'apprentissage du luth a une autre vocation beaucoup plus lascive et érotique. Le tout sera d'éviter le scandale pour conserver sa respectabilité.

"Noblesse et grandeur" - autre nouvelle - relate les "exploits" militaires de Kopfff, soldat allemand envoyé en Roumanie. Ce pauvre pantin fanatique d'Hitler, prêt à mourir pour la grandeur de l'Allemagne - accessoirement bègue - sera le jouet des Christianu père et fils, madrés paysans roumains. Ceux-ci cherchent à se venger de Fédor, riche paysan du village. Une fois le châtiment accompli, les Christianu passeront du bon côté. "Ils ont profité de Kopfff pour régler des comptes personnels. A présent, c'est fini. L'honneur est sauf. Justice est rendue. Ils n'ont aucune envie d'être mélés à ce qui va suivre. Ils veulent se retirer, avec armes et bagages, pendant qu'il en est encore temps". La fin de Kopfff ne sera pas à la hauteur de ses espérances. Loin de là.

D'autres nouvelles se suivent, aussi diverses et variées les unes que les autres. Mais celle qui a ma préférence reste "Le faux", histoire d'oeuvres d'art et de collectionneurs ... passionnés. S... , collectionneur d'art et esthète, est bien décidé à se battre pour prouver l'existence d'un faux Van Gogh acheté par Baretta, petit épicier napolitain, devenu le roi de l'industrie alimentaire en Italie.

Son amour de la beauté, de la pureté esthétique, le rend intransigeant quant à l'authenticité des chefs d'oeuvre du monde entier. Il en fait son principe, en tire son honneur d'homme de goût, son cheval de bataille de connaisseur. La preuve, son plus beau chef d'oeuvre n'est autre que ... sa femme. "S ... était amoureux, sincèrement et profondément, mais ceux qui se targuaient de bien le connaître et qui se disaient d'autant plus volontiers ses amis qu'ils le critiquaient davantage, ne manquaient pas d'insinuer que l'amour n'était peut-être pas la seule explication de cet air de triomphe qu'il arborait depuis son mariage et qu'il y avait dans le coeur de cet amateur une joie un peu moins pure : celle d'avoir enlevé aux autres un chef d'oeuvre plus parfait que tous ses Vélasquez et ses Gréco". Malheureusement, à être trop sûr de soi et de sa connaissance en art, on finit par être trompé - un jour - par la marchandise convoitée. C'est ce que S ... apprendra à ses dépens. Il éliminera l'oeuvre d'art qui dépareille sa collection personnelle, pour continuer à vivre dans le beau, l'esthétique, le parfait.

L'ensemble des nouvelles qui forment "Une page d'histoire" rassemble des personnages souvent malheureux et esclaves de leur folie, de leur désespoir, de leur divagation. Ils errent, comme autant d'âmes en peine, au milieu d'un monde trop réaliste, trop dur ou trop violent, sans se rendre compte qu'ils se battent contre des chimères et qu'ils s'enlisent et s'enfoncent jusqu'au point de non-retour. C'est tout à la fois beau, cruel et poétique.

Publié dans Nouvelles francophones

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Camille 19/04/2011 13:05



Bonjour !


Je viens de lire "le luth" de Romain Gary,


et au risque de paraitre idiote je ne suis pas sûre d'avoir compris la fin.


Enfin je pense avoir saisi mais... Je ne suis pas sûre,


est ce que vous pourriez m'éclairer ?



Anne-Sophie 12/05/2007 18:50

Pardon : rue quincampoix !!!

Anne-Sophie 08/05/2007 15:31

Bonjour Nanne,
j'ai découvert ton blog photo. Quelle merveille. Bravo !

Je vois que tu aimes Rustin. C'est un peintre étrange, prodigieux. On découvre ses tableaux de plus en plus. J'en ai vus également sur la République des livres (quel rapprochement "logieux !). Où te les procures-tu ?
Sais-tu que Rustin a ouvert sa propre galerie à Paris, rue Quinquepoix ?

Nanne 14/05/2007 09:05

Bonjour Anne-Sophie,C'est une belle référence que d'avoir les mêmes goûts que Pierre Assouline sur cet artiste que j'ai découvert par hasard, au cours d'une exposition. Cette image est une photo que j'ai réussi à prendre de son tableau que je trouve fascinant. Merci pour le tuyau de sa galerie, rue Quincampoix. Dès que je viendrai à Paris, je ne manquerai pas d'aller y faire un tour. J'aime beaucoup sa façon de peindre les sentiments, les atmosphères ...Merci pour ton compliment sur mon blog photo. A très bientôt.

Allie 05/05/2007 03:33

Il est dans ma PAL! Avec La vie devant soi! Ce sera une découverte car je n'ai encore jamais lu cet auteur!

Nanne 05/05/2007 22:38

Allie, tu vas découvrir un auteur extraordinaire, original, poétique mais aussi cruel et doté d'un humour pince sans rire. Je l'ai découvert avec "L'éducation européenne" qui est son 1er roman que j'ai trouvé sublime. Et j'avoue que j'en ai mis d'autres dans ma liste, dont "La vie devant soi" et "La danse de Gengis Cohn", plus quelques autres ... A suivre donc, d'un côte comme de l'autre pour savoir si cet auteur te plaira autant qu'il me plait ...

Florinette 03/05/2007 12:06

Cruel et poétique comme l'était Romain Gary avec lui même. Si tu ne l'as pas lu je te conseil "La Promesse de l'aube" !

Nanne 03/05/2007 15:21

Merci Florinette pour ce conseil de lecture que je vais suivre. Je l'ai mis dans la liste de mes prochains livres, avec d'autres de Romain Gary, alias Emile Ajar. Je pense que dans ces nouvelles, il y a un peu de lui à chaque fois. Il n'en reste pas moins que c'est un écrivain de très grand talent.