Hommage au père

Publié le par Nanne

        La place - Annie Ernaux (Folio 1722)


"Je voudrais dire, écrire au sujet de mon père, sa vie, et cette distance venue à l'adolescence entre lui et moi. Une distance de classe, mais particulière, qui n'a pas de nom. Comme de l'amour séparé". Annie Ernaux décide de rédiger "La place", juste après le décès de son père, comme pour combler un manque, un vide, celui de n'avoir pas été assez proche de lui qui faisait partie de la catégorie des gens modestes, alors qu'elle avait accédé à un monde plus fermé, plus feutré - celui de la bourgeoisie - par sa profession, par son mariage. 

Sa gêne de la situation simple et frustre de son père, à cette époque, l'oblige à visiter seule ses parents, comme pour cacher un mari brillant, spirituel, issu d'un monde à l'opposé du sien. "Je décrivais l'appartement, le secrétaire Louis-Philippe, les fauteuils de velours rouge, la chaîne Hi-Fi. Très vite, il n'écoutait plus. Il m'avait élevé pour que je profite d'un luxe que lui-même ignorait, il était heureux [...]".

Heureux, son père l'était déjà enfant. Gai, joueur, blagueur, qui racontait toujours des histoires. C'était sans doute pour oublier la dureté, la bêtise, la rudesse de son propre père - inculte et illettré - qui ne supportait que quelqu'un ne lise, symbole de la paresse. Le père d'Annie Ernaux aimait apprendre. Mais, il ne fallait pas de bouches inutiles à nourrir à la maison. Il sera placé dans une ferme comme ouvrier agricole, l'année de son certificat. "Mon père manquait la classe, à cause des pommes à ramasser, du foin, de la paille à botteler, de tout ce qui se sème et se récolte. Quand il revenait à l'école avec son frère aîné, le maître hurlait "vos parents veulent dont que vous soyez misérables comme eux !". Il a réussi à savoir lire et écrire sans faute. Il aimait apprendre".

Après son régiment, son père refuse de travailler à la ferme. Comme c'est un garçon sérieux, travailleur, ni buveur, ni fainéant, ni noceur, il parviendra au poste de contre-maître dans une usine de corderie. Grâce aux économies faites bout à bout, il réussit à ouvrir un café-épicerie-bois-charbon - après la guerre - à Yvetot. Il y a comme une évidence de bonheur dans sa vie et celle des siens. Personne de manque de rien, surtout pas la gosse. "On avait tout "ce qu'il faut", c'est-à-dire qu'on mangeait à notre faim [...], on avait chaud dans la cuisine et le café, seules pièces où l'on vivait. Deux tenues, l'une pour le tous-les-jours, l'autre pour le dimanche [...]. J'avais "deux" blouses d'école. "La gosse n'est privée de rien"

Se sentant "inférieur" aux autres en raison de son éducation, le père possédait une raideur timide devant des personnes "importantes". Un peu frustre et refusant le confort, il ne se servira jamais de la salle de bains installée à l'étage, préférant se débarbouiller dans la cuisine. Tout cela commence à peser sur la fille, devenue adolescente et lycéenne, puis étudiante en Lettres Modernes, fréquentant un autre milieu que celui d'origine. L'opposition entre eux, la distance entre leur monde respectif, ne fera que se creuser. Elle lui reprochera son patois - laid et vieux - ses manières rustres. Elle était persuadée d'avoir toujours raison dans leurs rares discussions, parce qu'il ne savait pas parler correctement le français.

"La place" d'Annie Ernaux est un hommage posthume à un père aimé, simple et généreux, d'une autre époque et d'un autre univers social. Son écriture, dépouillée et sobre, ressemble à cet homme qui s'est toujours contenté de ce que la vie lui donnait. Ce texte est comme une lettre d'amour filial, faite de respect et de compréhension pour ce père qui a tout fait pour que sa fille "fasse mieux que lui".

"Il me conduisait de la maison à l'école sur son vélo. Passeur entre deux rives, sous la pluie et le soleil. Peut-être sa plus grande fierté, ou même la justification de son existence : que j'appartienne au monde qui l'avait dédaigné".

Publié dans Romans francophones

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sylvie 01/10/2007 15:52

bon, vous me donnez envie de relire ce livre ! je n'ai pas le souvenir de ce que vous évoquez sur les rapports mère/fille..??...

Nanne 01/10/2007 19:33

Ce rapport mère / fille est sous-jacent dans ce livre d'Annie Ernaux. Elle est en retrait pour mieux mettre en lumière la présence du père dans la relation avec sa fille. En lisant "La place", on sent que la fille rend presque la mère responsable du décès rapide de son père. La relation mère / fille face à la maladie est beaucoup prégnante dans "Une femme" où elle raconte la déchéance de sa mère face à la maladie dégénérative dont elle est frappée.

sylvie 25/09/2007 16:06

c'est un des livres qui m'a le plus touchée. Je l'ai lu alors que j'étais beaucoup plus jeune que maintenant, et je ne me souviens que de la magnifique manière, épurée et sobre avec laquelle annie ernaux est allée au bout de ses ressentis d'adolescente et de jeune femme vis à vis de sa famille. elle parle aussi de sa mère qui était lectrice de nous deux et de romans roses, et elle raconte combien ces romans ont été importants pour elle dans son devenir de lectrice, de bonne élève en français, pour finir écrivaine... Je me souviens de la grande douleur de cette séparation, incompréhension, qu'elle exprime en creux dans ce livre. Elle qitte es parents, mais aussi leurs références, leurs mode de vie, leurs valeurs, leurs façon de comprendre le monde, et c'est très douloureux.

Nanne 25/09/2007 21:12

C'est très bien dit et très bien ressenti, Sylvie. Toute cette atmosphère de "La place" d'Annie Ernaux est une suite infinie de souvenirs, faits de refus, d'acceptation, de tolérance, de désespoir. Elle oscille sans cesse entre deux mondes : celui de son enfance, heureuse et chaleureuse malgré la précarité de ses parents ; celui de son nouveau monde, bourgeois, pesant, intellectuel, dans lequel elle réussit à se faire une place, mais sans jamais pouvoir (ou vouloir) y insérer ce passé d'enfant de milieu ouvrier et intellectuellement pauvre. C'est extrêmement bien écrit et construit. On ressent toute la culpabilité de cette jeune femme face à la mort subite de son père et tout ce qui part avec lui et ne reviendra jamais. C'est un livre fort et pathétique qui m'a marquée.

yueyin 05/09/2007 23:08

Un livre qui semble très émouvant, tu en parles vraimetn bien..; et maintenatnt je vais le guetter au détour des rayons de la bibliothèque :-)

Nanne 06/09/2007 19:53

Je pense qu'il faut le lire pour comprendre la complexité des relations père / fille, surtout lorsque la fille accède à un milieu qui a toujours été interdit à son père. C'est vraiment très beau, parce que très épuré, très sobre, très sensible.

Anne-Sophie 04/09/2007 23:27

C'est un des livres d'Annie Ernaux que je préfère. J'aime cette écriture blanche. Son rejet pour le milieu d'où elle vient met parfois mal à l'aise, mais c'est conscient. Le meurtre envisagé de sa mère également ne laisse pas indifférent.Dans un autre genre, je te conseille La Femme gelée.

Nanne 05/09/2007 16:26

C'est en effet un très beau livre, plein de pudeur, sobre, dépouillé et presque transparent. Ce rejet de son milieu est assumé, bien que l'on sent à certains moments comme un regret de l'avoir rejeté pour entrer dans un autre milieu (bourgeois) qui ne lui convenait peut-être pas tout à fait, où elle n'a pas trouvé sa place. On ressent très bien cette envie de voir disparaître sa mère pour laisser la place à ce couple Père / Fille unique. Merci pour le conseil de lecture. Je l'ai dans mes livres à lire prochainement ....

Florinette 04/09/2007 12:04

Je l'ai dans ma PAL, je l'ai trouvé chez un bouquiniste et je suis contente de voir que c'est un petit livre empreint d'amour !

Nanne 04/09/2007 20:12

Quand tu liras ce livre sur le père d'Annie Ernaux, tu te rendras compte à quel point celui-ci l'a marquée dans sa vie, des ses écrits. On comprends, en la lisant pourquoi on ne quitte jamais son milieu d'origine, même en faisant un "beau" mariage, en changeant de catégorie sociale. Son décès a fait prendre conscience à l'auteur à quel point elle tenait à son père, combien elle l'aimait. C'est vraiment un très beau livre, très émouvant et touchant sur la relation - complexe - père / fille.