La fierté des réprouvés

Publié le par Nanne

                Le soleil des Scorta - Laurent Gaudé
                    (J'ai Lu n° 8254)




Livre_LesoleildesScorta.jpg"Il m'a fallu du temps mais je reviens. Je suis là. Vous ne le savez pas encore puisque vous dormez. Je longe la façade de vos maisons. Je passe sous vos fenêtres. Vous ne vous doutez de rien. Je suis là et je viens chercher mon dû". Celui qui profère ces paroles menaçantes c'est Luciano Mascalzone de Montepuccio, petit village miséreux et misérable des Pouilles, dans le sud de l'Italie.

C'est un bandit qui revient au village, un vaurien vivant de rapines, de vols et autres détroussages. Mais aussi de viols sur les femmes de la région. C'est son pire crime. Celui qui ne lui sera jamais pardonné. Le viol d'Immacolata Biscotti sera son ultime forfait. Ainsi naîtra la lignée des Mascalzone, de Rocco Scorta Mascalzone, son fils. "C'est ainsi que naquit la lignée des Mascalzone. D'une erreur. D'un malentendu. D'un père vaurien, assassiné deux heures après son étreinte, et d'une vieille fille qui s'ouvrait à un homme pour la première fois. C'est ainsi que naquit la famille des Mascalzone".

Rocco Scorta est une mauvaise graine d'enfant qui ne reviendra à  Montepuccio que pour y semer la terreur, comme son père auparavant. C'est une vraie plaie qui s'abat sur ce village des Pouilles. Comme s'il avait besoin de
cela sur uneBari.jpg terre où presque rien ne pousse. "Je suis une épidémie, mon père. Rien de plus. Un nuage de sauterelles. Un tremblement de terre, une maladie infectieuse [...]. Je suis fou. Enragé". Il se sait respecté par les villageois uniquement parce qu'il est riche. Au soir de sa vie, Rocco Scorta ira se confesser  de tous ses crimes, forfaits, pillages auprès du vieux curé de Montepuccio. Pendant des heures. En échange de cette lithanie de la forfaiture, Rocco fera don de toute sa fortune à l'église. Consciemment,  il sait qu'il engendre une lignée de crève-la-faim. "Par le don de sa fortune, Rocco Scorta avait voulu modifier cette malédiction : les siens, désormais, ne seraient plus fous, mais pauvres [...]. Le prix à payer était élevé mais juste. Il offrait désormais à ses enfants la possibilité d'être de bons chrétiens".

Les trois enfants nés de Rocco et de La Muette - Carmela, Giuseppe et Domenico - ont de l'ambition et un peu d'argent ramené d'un séjour aussi bref que surréaliste de New York. C'est
Carmela qui incite ses frères à ouvrir un bureau de tabac à Montepuccio. Elle qui savait observer la vie des hommes, en avait tiré la conclusion que le seul point commun entre les riches et les pauvres, était la cigarette. "Ils n'avaient fait jusque-là Laurent_gaude.jpgque subir. Les choix leur avaient été imposés. Pour la première fois, ils allaient se battre pour eux-mêmes et cette perspective les faisait sourire de bonheur". Mais Carmela a un don, celui du commerce. C'est grâce à ce don que les Scorta ne mourront pas dans la misère noire et crasseuse du Sud de l'Italie. Car ce qui soude les Scorta, c'est la fierté. Celle de porter un nom difficile à assumer, et de le porter la tête haute. Mais le passé n'aura de cesse de toujours rattraper les Scorta et leurs descendants, même dans le bonheur du quotidien. Ce qui cimentera cette famille hors du commun, c'est la transmission d'un savoir, d'un secret pour connaître autre chose que le silence pesant et la chaleur accablante du soleil des Pouilles.

"Le soleil des Scorta" de Laurent Gaudé est un livre au caractère bien trempé comme les personnages qui peuplent son ouvrage. On transpire avec eux sous cette chaleur étouffante du Sud de l'Italie. On sue de ne rien tirer de bon - sauf la culture de l'olivier - de cette terre aride et sèche comme le coeur des hommes. Ce livre, beau comme une peinture flamboyante de Cezanne, renvoie au lecteur l'image d'une société sans pitié, qui ne laisse aucune place pour l'erreur ou la malchance. Elle qui honore les riches parce qu'elle les craint, maltraîte les pauvres parce qu'elle les méprise. Avec les Scorta, la fierté est le fondement de la famille.

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Dans "Le soleil des Scorta", on retrouve un peu du "Guépard" de Lampedusa, mais aussi de "La Loi" de Roger Vailland. Dans chacun des ouvrages, la même grandeur, la même dignité, le même cynisme désabusé qui empêche de sombrer. Et le récit de Carmela, la doyenne, qui - comme un écho polyphonique - relaie ce chant de la fierté de porter un nom maudit. "Vous lui direz que nous avons décidé d'être les Scorta et de nous serrer les uns contre les autres autour de ce nom pour nous tenir chaud".

Publié dans Romans francophones

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Mademoiselle Swann 19/03/2009 09:33

J'ai beaucoup aimé ce livre qui m'a plongé au coeur de ce petit village d'Italie sous son soleil brûlant!

Argantel 12/05/2008 22:58

Ce livre fait partie de mon challenge ABC et j'ai hâte de plonger au coeur de l'Italie du Sud.

Nanne 14/05/2008 21:17


Bienvenue sur mon blog, Argantel. J'espère que ce livre te donnera autant de bonheur dans sa lecture que j'ai pu en avoir à le découvrir. Je pense que tu ne regretteras pas cette plongée dans un
univers tout à la fois magnifique et hostile. A très bientôt, ici où là ...


yueyin 12/05/2008 01:39

J'adore toon bollet nanne quasiment plus que le livre lui-même qu j'ai trouvé magnifiquement écrit et qui m'a laissé des images flmaboyante mais dont l'histoire ne m'a pas entièrement séduite... en tout cas je n'ai pas regretté cette rencontre avec Gaudé et j'espère que les suivante seront plus agréables encore :-)

Nanne 12/05/2008 19:23


Je sens que je vais rougir devant tes compliments, Yueyin ... Je crois que c'est ce livre qui m'a portée à écrire un billet comme celui-ci. Cet ouvrage m'a éclaté à la vue. Je l'ai trouvé
flamboyant avec une écriture très forte. J'ai longtemps hésité avant de le lire parce que trop connu et trop lu ;o)))


sylvie 08/05/2008 19:53

Quel beau billet nanne! tu parles vraiment très bien de ce livre que j'ai lu il y a un moment déjà, mais que j'ai trouvé fort et beau. La lumière et la chaleur traversent ce texte de manière constante. Il me reste de très belles images de ces scènes ensoleillées, notament celle d'un repas dominical et familial sur une terrasse... Superbe!

Nanne 08/05/2008 21:28


Merci mille fois pour ce compliment qui me touche beaucoup, Sylvie. Mais ce livre m'a littéralement explosé au visage comme un feu d'artifice permanent. Il est beau, très bien écrit, généreux, fort
et puissant. Il n'a que des qualités, même si j'avais peur de le lire en raison de sa popularité !!!! Je ne regrette pas d'avoir céder à la tentation :o)))


Lau(renceV) 06/05/2008 10:45

Très beau billet qui parle très bien de ce livre magnifique qui se lit instensément... J'ai adoré cette lecture.

Nanne 08/05/2008 21:16


Merci beaucoup Lau ... C'est vraiment un livre magnifique, même si je dois reconnaître ma réticence à vouloir le lire, parce que trop "connu" des lecteurs !!! Mais sa lecture m'a ravie.