Mon ennemi le clown

Publié le par Nanne

               Effroyables jardins - Michel Quint
                  (Folio n°3982)




"Plus que tout, j'ai détesté les augustes. Plus que l'huile de foie de morue, les bises aux vieilles parentes moustachues et le calcul mental, plus que n'importe quelle torture d'enfance. A dire au plus près l'exact du sentiment, au temps de mon innocence, j'ai éprouvé devant ces hommes raccommodés à la ficelle, écarquillés de céruse, ces grotesques, le vertueux effrois des puceaux croisant une prostituée peinte, selon l'idée imagée et sommaire que je m'en fais, ou la soudaine suée des rosières découvrant au parterre fleuri un nain de jardin obscène, ithyphallique". Cette phobie du clown, cette névrose de l'auguste, c'est à son père - institeur - que le conteur la doit. Toutes les occasions étaient bonnes pour troquer sa blouse grise de maître d'école contre celui d'amuseur de quartiers, de fêtes de Noël, d'anniversaires et autres réjouissances populaires.

Même sa mère revendiquait haut et fort son statut de femme de clown. Elle défendait cette place comme on arbore la médaille du Mérite Agricole ou la médaille du Combattant. Son fils, lui, n'en pouvait plus de cette mascarade familiale. "Pour
moi, oui; le sacrifice existait, la sortie obligatoire me pesait, il me faudrait encore ruser, me démarquer nettement des miens en ne leur adressant plus la parole tant que durerait le numéro, trahir". C'est le cousin Gaston, "Un bon à rien dont ma mère plaignait le sort. Un James Cagney efflanqué, blond cranté [...]", qui délivrera le jeune garçon de la malédiction de l'auguste, de l'ensorcellement du clown. Cet oncle qui lui révèlera un épisode inconnu, tout à la fois tragique et comique, datant des années vert-de-gris et lumières plombées.

Les restrictions, l'humiliation et par-dessus tout les gens du coin qui tâchent de garder la tête haute malgré tout. Pour Gaston et son père, la résistance ils y sont entrés comme on va au bal du samedi soir, pour passer un moment, pour s'amuser pour oublier la morosité du quotidien. Sauf que pour l'occupant, la résistance ne comptait pas pour du beurre. On ne rigolait pas avec les actes de terrorisme. Le lendemain de leur exploit local, Gaston, son père, Henry et Emile - deux innocents - sont pris comme otages. "Et tu ne devineras pas : loi du 14 août donc et, comme les copains de Paris à cause de Fabien, nous v'là otages à cause du transfo explosé ! Si fait ! Si dans trois jours les auteurs de l'attentat s'étaient pas livrés, on y passait. Pour de bon cette fois ! ".
Les voilà fait comme des rats. Pris dans la nasse, ou plutôt dans un trou de glaise aux parois glissantes. Comment tenter une évasion dans des conditions pareilles ? En plus, leur gardien Allemand, leur seul et unique surveillant avait le comportement d'un illuminé, d'un simple d'esprit. "Il nous regardait croupir, comme ça, d'en haut, les mains aux genoux. Et tout d'un coup, tu sais pas, il nous a fait une grimace ! Une grosse, une de gosse, les yeux tout riboulés, et la bouche bouffée en cul de dindon ! On en est restés comme deux ronds ! ". C'est grâce - ou à cause - de ce gardien atypique que le père, instituteur respecté, deviendra un auguste pour exorciser cette grande frayeur.

Avec "Effroyables jardins" Michel Quint rend un très bel hommage à son propre père, ancien résistant, germanophile et germanophone et - par-delà - à tous ceux et celles qui se sont engagés dans cette aventure sans réellement mesurer les risques encourus. Entrés en résistance parfois en dilletantes, les personnages de ce court récit en ressortiront transformés et grandis, muris moralement. Une fois de plus, on tombe sous le charme de l'écriture de Michel Quint, tout à la fois tendre, drôle, subtile et poétique.

Publié dans Romans francophones

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So 12/02/2009 15:16

Encore un film que j'ai aimé et pourtant je n'ai jamais lu le bouquin... et c'est pas le seul à me faire défaut. Il faut vraiment que je m'y mette!

Kali 09/09/2008 22:24

Je trouve que Michel Quint a une écriture particulière, un vrai style bien à lui, ce qui se fait rare dans la littérature actuelle (en tout cas, de ce que j'en lis - la face émergée de l'iceberg, certes). Pour moi, c'est indéniablement un écrivain, au sens fort du terme.

Nanne 12/09/2008 12:00


Michel Quint a un style d'écriture très personnel, je suis d'accord avec toi, Kali :-)) C'est un auteur qui ressemble à ses livres. C'est un auteur que l'on prend plaisir à lire et à rencontrer
dans les salons où il se trouve ...


sybilline 08/09/2008 16:52

Merci Nanne, pour ce magnifique exposé qui va me faire courir vers ma librairie et me jeter sur ce roman comme une affamée!

Nanne 08/09/2008 19:31


Surtout que c'est un petit livre qui se lit très rapidement, tant l'histoire est prenante, Sybilline ... Presque un classique contemporain :-))


Moustafette 07/09/2008 21:46

De beaux souvenirs aussi bien de lecture que cinématographiques. C'est vrai que brièveté et force sont souvent au rendez-vous avec cet auteur.Et ça me rappelle aussi un chouette salon !!!

Nanne 08/09/2008 19:26


Un très chouette salon du livre, Moustafette et de très belles rencontres à recommencer dès que possible ;-)) Michel Quint est un auteur admirable ...


Laurence 06/09/2008 09:31

Bonjour Nanne :)j'ai découvert Michel Quint avec ce roman et j'avais vraiment été séduite par son écriture. Depuis j'ai rarement été déçue. J'ai emprunté à la biblio son dernier roman et j'espère qu'il me plaira autant que les autres.Par contre, attends-toi maintenant à avoir plein de questions de collégiens et lycéens en recherche de fiches de lecture toutes prêtes ! :-D

Nanne 08/09/2008 19:25


Bonsoir Laurence,
Je n'ai lu que de bonnes critiques sur son dernier roman, Laurence. Donc, je pense que tu as de fortes chances d'avoir une bonne surprise en le lisant ;-)) Tout ce que j'ai lu de Michel Quint ne
m'a jamais déçue ... Pour les lycéens et les collégiens, je les ai déjà sur d'autres lectures et d'autres recherches (historiques !!).