Moeurs à l'italienne

Publié le par Nanne

                                    La Loi - Roger Vailland (Gallimard)

"La Loi se joue dans toute l'Italie méridionale. Elle se décompose en deux phases. La première phase a pour but de désigner un gagnant, que l'on appellera "padrone", patron ; [...]. Le gagnant, le patron, qui fait la loi, a le droit de dire et de ne pas dire, d'interroger et de répondre à la place de l'interrogé, de louer et de blâmer, d'injurier, d'insinuer, de médire, de calomnier et de porter atteinte à l'honneur ; les perdants qui subissent la loi, ont le devoir de subir dans le silence et l'immobilité. Telle est la règle fondamentale du jeu de la Loi". 

Drôle de livre que "La Loi" de Roger Vailland, qui prend pour prétexte un jeu spécifique de l'Italie du Sud et un vol d'argent à un touriste suisse pour nous raconter les moeurs de cette partie du pays. Prix Goncourt en 1959, "La Loi" se déroule dans un petit village - proche de Naples - Porto Manacore. Comme dans tous les villages d'Italie ou d'ailleurs, tout se sait, tout s'apprend, tout se répand, le meilleur et - surtout - le pire. Ici, plus qu'ailleurs, la structure sociale n'a pas changé depuis des siècles. Les grands propriétaires dominent et régissent la vie sociale du village. De même que certains notables, tel le commissaire Attilio qui tire une certaine fierté de sa situation privilégiée. Ou encore Matteo Brigante, qui contrôle tout à Porto Manacore, y compris la Loi. C'est ainsi qu'il conçoit la notion de dignité humaine. "Mais, dès l'âge de dix ans, il avait pris la décision d'échapper à tout prix au mal-être absolu, c'est-à-dire à la condition d'ouvrier agricole. Attendre, soit, puisque c'est inévitable, mais au moins en tirer le pouvoir de faire attendre d'autres. Subir la loi, soit ; mais aussi faire la loi ; [...]".
Il croit fermement en Dieu, Matteo Brigante, malgré ses activités pas toujours très honnêtes. Il est persuadé que c'est Lui qui régit l'ordre des choses, et donc, la société. Bien qu'il soit en état de perpétuel péché mortel, il se confesse et communie tous les dimanches de Pâques. C'est ainsi.

Mais ils ne sont pas les seuls. Don Cesare, le plus riche propriétaire de la région, règne sur son domaine et sur son personnel en seigneur et maître. Tout lui appartient : les terres, les marais, la pêche, la chasse, les hommes et - surtout - les femmes. Il a toujours eu la virginité des filles de son domaine, tout comme son père et son grand-père avant lui. Il applique, à la lettre, la loi orale et féodale du droit de cuissage. "Don Cesare pensait que, lorsqu'il lui était arrivé de désirer la virginité d'une fille de la maison, il l'avait prise, sans que s'élevât la moindre contestation. [...]. Ensuite, ses femmes referaient à la jeune fille une virginité pour l'étranger (comme il était arrivé à sainte Ursule d'Uria". Il savait que la servilité humaine était sans limite, ou presque. Il en profitait pour humilier sa famille, ses pieuses cousines, ses neveux et leurs professions libérales. "[...] quand il a été bien établi qu'il ne se marierait pas et que chaque parent a pu espérer d'être désigné comme héritier, il s'amusa de leur servilité. Il obligeait le dignitaire fasciste à lui raconter les potins du parti, les trafics de Ciano, les coucheries du Duce ; il ponctuait le récit de solides injures méridionales. Il contraignait les dévotes à blasphémer".

Au coeur de tout ce petit monde, au centre même de cette structure sociale hiérarchisée, structurée, rigidifiée, il y a les femmes et les désoccupés, les chômeurs, les pauvres. Cette cohorte de miséreux attend patiemment, jour après jour, qu'un notable ou un propriétaire ait besoin d'eux pour une heure ou un jour. Les plus jeunes d'entre eux - les guaglioni - vivent de rapines volées aux touristes étrangers. Ils ne possèdent rien en propre. Ils ne volent que pour manger et fumer. Ils échappent ainsi à tout contrôle, surtout à celui de Matteo Brigante. On reconnaît les plus pauvres à l'état délabré de leurs vêtements. "Hommes, jeunes gens ou "guagliani", toute la Vieille Ville porte des pantalons loqueteux, loques rapiécées, ravaudées, loques honteuses".

Les femmes, quant à elles, subissent la Loi des hommes et tout le poids de cette hiérarchie sociale pesante, invalidante. Malheur à celle qui ose la transgresser, qui ose décider de sa vie et prendre son indépendance. Lorsque Mariette, fille et soeur des femmes appartenant à Don Cesare, refuse de travailler pour l'agronome venu du Nord de l'Italie, celles-ci voient rouge. Comme les hommes, chacune entrevoit la perte engendrée par cet entêtement. Mais Mariette est loin d'être la seule à désirer cette indépendance, qu'elle obtiendra par la force. Donna Lucrezia, épouse du magistrat de Porto Manacore, aurait envie de faire avancer la société, de participer à la vie politique de son pays. Elle se dit socialiste, dans une région encore profondément attachée au roi d'Italie en exil. "Elle aurait souhaité quelque chose de plus, collaborer activement à la transformation du présent ; mais l'éducation du Sud l'avait persuadée : 1° que la politique n'est pas l'affaire des femmes ; 2° que ce n'est pas dans le Sud que se décide le destin du Sud". Dès que l'une d'elles décide d'aller à la plage ou de faire de la bicyclette, elle se fait copieusement insulter par les plus vieilles, et se fait jeter des pierres par les jeunes garçons, le tout excité par le curé du village. Même l'instituteur, considéré comme Rouge, dit "qu'il fallait d'abord prendre le pouvoir et ensuite seulement réformer les moeurs [...]".

Dans "La Loi", Roger Vailland nous offre une étude sociale approfondie des coutumes de l'Italie du Sud. Il offre à nos yeux ébahis la struture hiérarchisée, organisée, figée et stratifiée de cette partie de l'Italie, avec ceux qui possèdent le pouvoir, ceux qui veulent l'obtenir et ceux qui le subisse. J'avais quelques appréhensions à lire ce livre, pensant m'ennuyer un peu avec un sujet aride, comme le sont souvent les ouvrages sociologiques !! Là, pas du tout. On sent le soleil, la vie malgré les difficultés. C'est à la fois un ouvrage d'analyse des moeurs et un roman sur le Sud avec la faconde des personnages, les secrets d'alcôve, les petites manigances des uns et des autres. C'est un livre à découvrir pour apprendre à mieux connaître cette Italie du Sud, à la fois si mystérieuse et si exhubérante.

Publié dans Romans francophones

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

Moustafette 01/07/2007 21:10

Cette histoire du jeu de la loi mais fait penser à la mafia et ses "règles". C'est une idée ou bien ça a-t-il vraiment un lien ? En tout cas ça a l'air un livre intéressant côté histoire sociale. Je le note. 

Nanne 02/07/2007 08:21

C'est un peu le cas de la mafia napolitaine, mais c'est un jeu particulier auquel les italiens du Sud jouent. C'est très particulier comme jeu et comme atmosphère. Le livre est très intéressant et nous donne une idée de la différence qui existe entre le nord et le sud de l'Italie sur les moeurs, les coutumes, la place des hommes, des femmes et leur position sociale. C'est vraiment un livre et un auteur à découvrir.