L'enfant-tigre

Publié le par Nanne

       Les oreilles du loup - Antonio Ungar
         (Les Allusifs n° 065)

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Bienvenue dans le monde fantasmagorique et onirique d'un enfant pas tout à fait comme les autres, à l'imagination débordante. Libre comme l'air ou comme le vent dans les arbres qu'il habite volontiers. Du haut de son très jeune âge - à trois et à six ans - et de la cîme des arbres sur lesquels il se juche, il observe le monde qui l'entoure, le sien et celui des adultes, de son oeil acéré. Parce que cet enfant se voit, s'incarne en tigre. La ville est tout à la fois la jungle ou la savane, le chaud ou le froid, au gré de son humeur et de sa fantaisie.

Cet enfant à la crinière rousse, portant bretelles et chaussettes jaunes, est un vrai petit rebelle qui refuse la réalité des choses de la vie, à commencer par l'évidence de l'école. Pour être sûr de ne pas y revenir, il est prêt à mettre le feu à une poubelle. "Le feu et moi debout à côté du feu, souriant, avec mes bretelles et mes chaussettes jaunes, avec ma crinière, qui observe les flammes heureux, ont suffi pour convaincre l'homme chauve et blond assis à son bureau. Je n'ai pas eu
besoin de le voir, l'homme. Une femme très grosse, deux femmes très grosses et trois femmes très grosses : du couloir au bureau du surveillant-chef au bus. Et à la maison. On m'a exclu pour toujours. Je ne suis plus jamais l'école".

Dans ses rêves éveillés d'enfant, il revoit l'ombre de son père. Il le retrouve courant dans le jardin, de nuit, frappant sur les vitres. Le fantôme fou de son père réapparaît par instant, images de plus en plus éphémères, jusqu'à disparaître complètement de la vie de l'enfant. Et puis, il y a la mère de cet enfant sauvage et libre. Cette mère qui n'en peut plus de cette vie et tente de fuir la tristesse de son existence, d'oublier la séparation d'avec le père de cet enfant. Sa mère qui porte sa vie comme un seau d'ordures trop lourd pour elle. "Maman est de plus en plus penchée sur son seau d'ordures, là-bas, au-dedans, comme au cours du dernier jour à la campagne. Plus silencieuse, plus défaite, les épaules plus maigres découpées contre la lumière du crépuscule".

Sa mère retrouvera le goût de vivre, de rire, de se métamorphoser et même de rajeunir, avec le retour des éclaircies. Ces embellies qui arrivent avec l'homme gros qui remplacera le fantôme son père, qui rit de tout et tout le temps, même quand il semble pleurer. Et cet enfant qui aime sa mère et sa petite soeur qu'il compare à un petit chat, sait et sent qu'à eux trois en se serrant très forts, ils deviendront un rocher indestructible, magique, d'une force incroyable et capable de résister à toutes les tempêtes de la vie et de la nature.

C'est une vie d'errance pour cet enfant, faite d'une alternance de jours sombres, mornes et tristes succédant à des éclaircies parcellaires. Cette errance pour trouver la paix - dans tous les sens du terme - se poursuivra entre la savane et la jungle, les villes, la campagne et la cordillère des Andes.

"Les oreilles du loup" d'Antonio Ungar nous invite à un voyage pour le moins surprenant, onirique et pas toujours merveilleux au pays de l'enfance et de son imaginaire. Drôle d'histoire que celle-ci qui s'assemble à la manière d'un puzzle, au gré des souvenirs de cet enfant. Cet enfant, comme sa petite soeur, sa mère ne sont jamais nommés par leur prénom. Ils ne possèdent aucune identité, comme si cela pouvait être l'auteur lui-même qui raconte son histoire personnelle.

Cet enfant, par son regard de fauve et son esprit aiguisé et cynique n'est pas très éloigné du personnage d'Oscar Matzerath dans "Le tambour" de Günter Grass. Comme lui, il semble refuser
de grandir pour ne pas entrer dans le monde des adultes ; comme lui, il décrit un monde déshumanisé et violent ; (presque) comme lui, il se sert d'un artifice - ici animalier, là instrumental - pour dénoncer les travers d'une société meurtrie par la dictature. Paradoxalement, c'est une livre tout en finesse, à l'écriture aérienne et poétique. C'est ce qui fait toute l'originalité de cette très belle histoire, celle de pouvoir raconter la douleur, la souffrance, la peine, mais aussi la joie, le bonheur, l'espérance dans une seule et même langue, celle de l'enfance retrouvée et tout en légèreté.

Un merci particulier à Babelio, puisque ce livre m'a été envoyé dans le cadre de la 3ème édition de Masse Critique. Sans oublier la maison d'éditions Les Allusifs qui a participé à cette opération et sans qui je n'aurais pas eu la chance de découvrir ce superbe livre.

Publié dans Romans étrangers

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Moustafette 28/06/2008 22:59

ça donne envie !

Nanne 29/06/2008 22:14


Il faut, Moustafette, car c'est un vrai moment de bonheur et de dépaysement total. Dans tous les sens du terme !!! A découvrir. D'urgence. D'ailleurs, ce livre peut voyager pour ceux et celles qui
souhaiteraient le lire. Il suffit de m'envoyer un mail.


sylire 28/06/2008 00:35

Je viens tout juste de le finir, j'ai bien aimé, mon billet sera un ligne début de semaine prochaine. Je vais relire quelques passages notamment du début car je trouve qu'il n'est pas si simple de rentrer dedans (part du rêve et de la réalité ?)

Nanne 29/06/2008 22:12


Je suis d'accord avec toi, Sylire, il est parfois difficile à comprendre car il y a une part (conséquente ?) de rêve et d'imagination dans ce livre. Cet enfant est un être compliqué ... A moins que
ce soit le lecteur (adulte ?) qui ait du mal à le comprendre. Il est parfois difficile de lâcher prise sur la réalité.


Alice 27/06/2008 21:03

Beau billet très beau même !!! moi j'avais bien apprécié ce livre voir mon billet ici : http://livresdemalice.blogspot.com/2008/04/antonio-ungar-les-oreilles-du-loup.htmlMoi aussi j'ai bcp aimé mon livre choisi par Masse Critique (j'en parle bientôt).

Nanne 29/06/2008 22:08


Merci beaucoup, Alice ... J'ai lu ton billet sur cet auteur que tu as rencontré (quelle chance !!!). Il semble avoir énormément de talent, ce jeune garçon ;o))) Il faut que je mette ton lien ainsi
que celui d'Antigone qui m'a permis de découvrir cet ouvrage et de le recevoir grâce à Masse Critique. J'ai vu sur ton blog que tu avais reçu le livre de Henry Roth, Alice.


Manu 27/06/2008 16:23

Je ne sais pas si j'ai le droit mais un tout grand merci à toi ;-). J'ai été super gâtée. Tout est parfait !

Nanne 29/06/2008 22:05


Je crois que c'est un peu tôt, Chaplum ... Mais ce petit message me rassure sur l'arrivée du paquet. Je suis heureuse de savoir que cela te plait. J'attends avec impatience samedi prochain pour le
résultat :o))) A très bientôt ...


In Cold Blog 27/06/2008 16:08

Tu ajoutes à l'envie que j'avais de découvrir cet auteur à la suite des billets parus au moment de la sortie du roman.

Nanne 29/06/2008 22:04


Un conseil, InColdBlog, lis le car c'est un livre absolument incroyable. Il y a des passages d'une très grande poésie, à la limite du conte onirique à l'imagination infinie. Cet auteur s'est remis
dans la peau d'un enfant pour nous faire partager ses instants de joie et ses peines. Une grand moment de lecture en perspective. Assurée.