Toute l'Egypte dans un immeuble

Publié le par Nanne

L'Immeuble Yacoubian - Alaa El Aswany
(Babel n° 843)





Livre_LImmeubleYacoubian.jpg"En 1934, le millionnaire Yacop Yacoubian, président de la communauté arménienne d'Egypte, avait eu l'idée d'édifier un immeuble d'habitation qui portait son nom. Il choisit pour cela le meilleur emplacement de la rue Soliman-Pacha et passa un contrat avec un bureau d'architectes italiens renommé qui dessina un beau projet : dix étages luxueux de type européen classique : des fenêtres ornées de statues de style grec sculptées dans la pierre, des colonnes, des escaliers, des couloirs tout en vrai marbre, un ascenseur dernier modèle [...]". L'immeuble Yacoubian, situé dans le centre-ville du Caire, là-même où l'ancienne intelligentsia égyptienne se concentrait et prenait modèle sur les grandes capitales européennes, est un vrai concentré de cette société, sur fond de vestige du passé et de la grandeur de ce pays.

Parmi les habitants de cet immeuble, riches ou pauvres, croyants ou mécréants, cultivés ou
ignorants, on croise ainsi Zaky bey Dessouki. Sans aucun doute un des plus anciens habitants de la rue Soliman-Pacha. Personnage haut en couleurs, connu pour son élégance, sa cultureAlaaElAswany.jpg occidentale, son train de vie fastueux. Issu d'une grande fortune égyptienne, il aurait pu devenir un personnage bien en vu avec un portefeuille ministériel. Il aurait pu se consacrer à ce qu'il a de plus cher dans sa vie : les femmes. Au lieu de cela, il ressasse l'histoire de son passé illustre, de sa vie d'avant. Avant la révolution qui a bouleversé l'ordre des choses et a renversé les règles sociales établies depuis des décennies. "Si la révolution avait échoué, si le roi Farouk avait arrêté à temps les officiers libres qu'il connaissait tous un à un, la révolution n'aurait pas éclatée et Zaky bey aurait vécu sa véritable vie, celle qui était digne de lui, Zaky bey fils du pacha Abd el-Aal Dessouki. Il serait fatalement devenu ministre, voire président du conseil. Un vie magnifique qui lui correspondait vraiment [...]". Pauvre Zaky bey Dessouki courant après les chimères de son passé aristocratique, tentant de survivre dans ce bourbier social.

Il n'est pas le seul. Taha Chazli, fils du concierge, cherche aussi à se sortir de ce magma infernal qu'est la société égyptienne corrompue. Son rêve : celui de s'élever au-dessus de la condition misérable de son père, méprisé par les habitants de l'immeuble. Devenir officier de police. Depuis l'enfance, il en a fait sa croisade, son crédo. Elève brillant et doué, Taha gêne dans l'immeuble en raison de son ambition.
Egypte_RueduCaire.jpgParce que fils d'un simple concierge sans instruction, Taha se doit de n'avoir aucune prétention. Mais Taha est confiant dans l'avenir. Il sait - lui - qu'un jour il quittera le quartier auréolé de gloire, qu'il épousera celle qu'il aime. Mais le destin est souvent cruel pour beaucoup, lui qui prend un plaisir malsain à briser les idéaux les plus solides. Taha comprendra que - même avec la révolution - l'Egypte est une société dissolue qui ne permet pas à n'importe qui de changer de milieu social. Cela se paye. Au propre comme au figuré. Son seul recours sera la foi dans la religion stricte, embrigadé dans la violence extrémiste.

Immoral, influent, lubrique et bigot, tel est hadj Azzam nouveau riche de la rue Soliman-Pacha. "Le cheikh millionnaire qui a dépassé la soixantaine n'était trente ans plus tôt qu'un pauvre hère venu de la province de Sohag et débarquant du Caire pour y assurer sa subsistance. [...]. Il avait commencé par cirer des chaussures, puis, pendant une période, avait été garçon de bureau à la librairie Babek". Les mauvaises langues racontent que ses activités commerciales cachent en réalité son trafic de drogues. Aussi, lorsque le hedj Azzam décide de siéger à l'assemblée égyptienne, il accepte de mettre la main au porte-monnaie, parce que rien n'est jamais acquis d'avance, la concurrence rude et prête à tout. Et lorsqu'on reçoit, il faut savoir un jour redonner. C'est ce que le hadj Azzam apprendra à ses dépens.
LeCaire_rue.jpgQue dire de Hatem Rachid, journaliste au journal Le Caire, respecté de la société homosexuelle pour ses origines aristocratiques. Elevé dans un milieu sacralisant les valeurs de démocratie, de liberté, d'égalité, de liberté et de justice, Hatem Rachid vit comme un occidental dans un monde où domine encore des codes moraux et sociaux intrangiseants. Sa laïcité et son avant-gardisme sera sa perte.

"L'Immeuble Yacoubian" d'Alaa El Aswany est un pur moment de grande littérature comme on en lit peu de nos jours. Parce que chaque personnage de cet immeuble pas comme les autres est représentatif de la nature humaine, avec ses qualités et ses défauts, ses forces et ses faiblesses, ses espoirs, ses rêves et la triste réalité de la vie, chacun d'eux est d'autant plus attachant. Tous se battent pour vivre selon leurs envies, leurs souhaits, leurs désirs, et se débattent dans une société à la confluence entre la modernité occidentale et la tradition orientale. C'est un instantané sur la société égyptienne à l'orée du XXIème Siècle. Il faut lire Alaa El Aswany pour se rendre compte qu'il est digne d'une Zola, d'un Dickens pour raconter - par le détail - les grandeurs et les misères de l'âme humaine.

Publié dans Romans étrangers

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clovis simard 06/07/2011 17:47



Bonjour,


 


Vous êtes cordialement invité à visiter mon blog.


 


Description : Mon Blog(fermaton.over-blog.com), présente le développement mathématique de la conscience humaine.


 


La Page No-29, THÉORÈME DU TIGRE.


 


BILL CLINTON, DSK et TIGRE ?


 


Cordialement


 


Clovis Simard



liliba 20/07/2008 09:14

Je l'ai lu l'année dernière et j'avais adoré : passionnant et divertissant, on voyage dans son fauteuil, les bruits, les odeurs, tout y est !

Nanne 20/07/2008 12:14


C'est tout à fait cela, Liliba :o))) C'est cette impression que l'on vit la vie de cet immeuble depuis chez soi, comme une fenêtre ouverte sur le monde méconnu. Un livre magnifique à l'écriture
épurée ...


cathe 04/07/2008 21:54

Décidément toutes les personnes avec lesquelles j'ai des goùts en commun ont aimé ce livre ;-)  Je sais ce qu'il me restera à faire quand il me passera entre les mains :-)

Nanne 05/07/2008 21:16


Je n'ai rien dit, Cathe ;o))) Tu sais ce qu'il te reste à faire (ou à lire !!!) prochainement. Sincèrement, c'est un très bon et très beau livre sur la société égyptienne et sur la nature humaine
... Ce livre peut tout à fait voyager. Je vais mettre en ligne un post à ce sujet, Cathe.


loulou 03/07/2008 20:27

noté sur ma LAL depuis un bon moment !...

Nanne 03/07/2008 21:37


Si tu l'as sur ta LAL, alors il faut que tu le lises, car c'est un livre magnifique, très fouillé, très riche, très minutieux dans les détails de chaque personnage. Une vraie perle, ce livre,
Loulou. Il peut voyager comme d'autres d'ailleurs ... Et aller de lectrices et lecteurs, de bloggeurs et bloggeuses. Il suffit de me le demander ...


choupynette 02/07/2008 19:44

J'ai entendu beaucoup de bien sur cet ouvrage, par contre j'ai aussi lu des critiques mitigées, déçus, sur son suivant Chicago... quant au film, je ne l'ai pas vu.

Nanne 02/07/2008 21:51


Heureuse de te retrouver parmi nous, Choupynette ... Je te conseille fortement de lire ce livre qui nous raconte le quotidien de la société égyptienne et ses travers. Très instructif à apprendre,
même si on sait ce qui s'y passe. Pour "Chicago", je suis tentée, mais les critiques ne me paraissent pas objectives, dans la mesure où on compare toujours les ouvrages d'un même auteur.
"L'Immeuble Yacoubian" ayant été encensé par la critique, "Chicago" pouvait faire difficilement mieux ;o)))