Remugles d'Occupation

Publié le par Nanne

La Cliente - Pierre Assouline (Folio n° 3347)

Me remettant d'une plongée littéraire dans le monde des Halles - version naturaliste - et d'une avalanche ininterrompue de nourriture, j'avais envie de changer d'époque et de style. Je recherchais, parmi les livres qui me tendaient les bras et me fredonnaient leur doux refrain enjôleur telles les sirènes d'Ulysse, celui qui aurait mes faveurs. J'avais le choix, mais je tombais sur "La Cliente" de Pierre Assouline. Je me décidais pour une immersion dans le monde glauque et gris de l'Occupation.

En le prenant, je savais que je n'allais pas rire. Pas même sourire. Dénoncer quelqu'un n'est jamais anondin. C'est une sentence. En temps d'occupation, c'est une condamnation à mort. Je ne pensais quand même pas pleurer. Quand même pas. Quand même.

"On peut tout dire, mais peut-on tout entendre ? Pour le savoir, j'avais décidé d'aller trop loin mais pas au-delà." Cette phrase résume bien la quête du narrateur. Biographe et chercheur, c'est en voulant écrire sur un auteur de la période de l'occupation, qui se disait lui-même menacé, qu'il tombe le nez dans des archives classées sensibles. Au détour d'un banal carton il croise des milliers de lettres de dénonciation, anonymes, laissées à l'abandon, en vrac, attendant patiemment d'éclater à la vue de leur futur lecteur. Tous ces bons Français qui avaient donné voisins, amis, collègues de travail, membres de la famille, Juifs.

C'est par hasard qu'il découvre que des amis à lui ont fait les frais de la Révolution Nationale. Les Fechner, fourreurs dans le 15ème Arrondissement de Paris, estampillés Juifs. La conséquence ne s'est pas faite attendre : arrestation, déportation. Qui a bien pu perpétrer un acte aussi lourd de conséquences à une telle époque ? Quels mobiles ont pu animer cette personne ? Si mobiles il y a eu, s'entend.

Cette enquête mênera notre biographe très loin dans l'introspection, jusqu'au délire de persécution, à la paranoïa, à l'obsession. Presque au point de non-retour. "De toutes parts, j'étais cerné par des BOF, des profiteurs, des douteux, des lâches. Enrichis du marché noir, parvenus de tous les trafics, rescapés de la guerre de 39 francs 40. De toute façon, un monde de suspects. C'était le mien désormais. J'avais glissé le doigt dans l'engrenage, la main, le bras, le tronc et puis l'âme."

En partant à la recherche du coupable, il va devenir traqueur, chasseur, inquisiteur. Un peu à l'image des inspecteurs de police de l'époque. Jusqu'à perturber non seulement la vie du dénonciateur, mais celle de la victime elle-même qui cherche à oublier. Ce coupable va devenir sa cliente. Il apprendra que la trahison peut venir de personnes très proches, que l'on côtoie quotidiennement et que l'on estime.

Pire, il se rendra compte que ce n'est ni la haine, ni le racisme ordinaire ou l'antisémitisme qui ont animé cette attitude lâche. Il arrive parfois que pour faire vivre un être cher, on soit prêt à tout. Même à dénoncer. Quelles conséquences pour la suite ? A la Libération, cette personne paiera très cher pour son crime. Elle sera non pas condamnée à mort, mais à vivre avec sa morale pour miroir. Moindre mal quand on a envoyé une famille ad patres.

Personne ne sortira indemne de cette recherche effrénée de la vérité à tout prix. Ni la victime, ni le bourreaux, ni le lecteur. Pour rajouter du drame au drame, la coupable est aussi une victime, d'elle-même, de son secret trop lourd à porter, de l'ampleur de son geste. Le camp des bourreaux est parfois pavé de gens de bonne volonté qui croyaient rendre service à la Nation en se comportant comme des citoyens honnêtes et obéissants.

Avec "La Cliente", on revit l'une des périodes de notre Histoire les moins glorieuses. Celle aussi qui nous touche le plus, nous égratigne, nous rend mal à l'aise. Ce roman - sublime et très bien écrit - nous renvoie à nous et à nos engagements, à nos forces et à nos propres faiblesses. C'est une terrible expérience que l'on fait avec sa lecture : celle de l'introspection existentielle. Qu'aurions-nous fait dans de telles circonstances ? Pour ceux nés après-guerre - dont je suis - c'est une question effroyable, tout simplement parce qu'elle restera à jamais sans réponse. C'est sans doute pour cela que cette époque historique nous intrigue et nous passionne. C'est un miroir grossissant de notre conscience individuelle et collective. C'est à lire, à relire, pour méditer sur un passé commun et névrotique.

Quelques avis, glanés ici ou là sur des blogs. Celui de Pitou, Laurence, Cuné, et d'autres certainement que j'ai oublié de citer ...

Publié dans Romans francophones

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Laurence 11/12/2006 20:15

Je l'ai lu l'année dernière et je dois dire que j'ai été assez déçu. J'ai trouvé le narrateur particulièrement antipathique... Mais bon, on ne peux pas être séduit par tous les livres....
Par contre, j'ai lu "Seul dans berlin" de Hans Fallada, qui évoque le quotidien des Berlinois pendant la guerre. Et j'ai découvert l'enfer que pouvait être la vie du côté allemand. Un roman surprenant et prenant. :)

Nanne 12/12/2006 09:11

Il est vrai que le narrateur apparaît vraiment antipathique au fur et à mesure de la lecture de "La cliente". Cette façon de s'immiscer dans la vie des personnes à quelque chose d'intrusif, de malhonnête, de dérangeant. Cela dit, il a été un livre très dur à lire pour ce qui me concerne.
Tu parles de "Seul dans Berlin" que j'ai lu et adoré. On se rend compte à la lecture de ce roman que le malheur était partout, même en Allemagne. Il raconte la résistance quotidienne de certains allemands pour faire éclater la vérité. Je vais en parler dans quelques temps de ce roman magnifique. Il y a aussi "Trame d'enfance" de Christa Wolf qui est à lire pour mieux comprendre cette Histoire, côté allemand.

Florinette 11/12/2006 11:54

Je l'ai qui m'attend bien sagement sur l'étagère de ma bibliothèque et  ton commentaire me donne envie de m'y plonger dedans ce que je ferai certainement très prochainement. :0055:

Nanne 11/12/2006 13:46

Autant te prévenir de suite : il faut te préparer à un véritable choc. Je ne pensais pas que ce livre serait aussi lourd à lire, malgré sa beauté. On se pose beaucoup de questions tout au long de "La Cliente". Il me tarde de lire ton analyse pour savoir s'il t'a fait autant d'effet.