Hommage aux "Gueules Cassées"

Publié le par Nanne

La chambre des officiers - Marc Dugain (Pocket 10679)

Lorsque Adrien croise le regard de Clémence sur ce quai de gare bondé de soldats en partance pour le front, il est très loin de s'imaginer qu'il vit ses ultimes instants d'homme jeune, attirant et bien fait de sa personne. Adrien n'a pas fait la guerre. C'est pourtant à cause d'elle que sa vie va être bouleversée.

Jeune ingénieur officier du Génie, tout juste sorti des Arts et Métiers, Adrien est mobilisé dès 1914. Il est chargé de détecter des sites pour mettre en place des ponts mobiles sur la Meuse. Ce sera sa seule expérience du front. Un éclat d'obus lui arrachera la partie inférieure du visage, le dévisageant définitivement. "Une détonation part tout près. Un sifflement d'un quart de seconde [...]. Je sens comme une hache qui vient s'enfoncer sous la base de mon nez. Puis on coupe la lumière".

Adrien est envoyé à l'hôpital militaire du Val de Grâce où il va devoir livrer une autre bataille, tout aussi éprouvante bien que différente de l'autre, celle de s'accepter comme une Gueule Cassée. Il inaugure une pièce spéciale, consacrée aux officiers mutilés de la face : La chambre des officiers. Cette salle commune, qui sera son univers pour cinq ans, se remplit petit à petit, au fil des combats et de leurs violences, de blessés estropiés à jamais.

Chacun deviendra le miroir de l'autre, renvoyant l'horreur d'un visage diminué, alors même que la salle ne comporte pas de miroirs pour éviter de restituer le pire. C'est au hasard d'une promenade dans les couloirs de l'hôpital qu'Adrien captera sa nouvelle image dans les reflets d'une vitre. Mais l'envie de vivre coûte que coûte, sera toujours la plus forte chez lui. "Ce n'est ni l'image de ma mère, ni celle de ma soeur ou de mon grand-père qui m'empêchent d'appuyer sur la détente ; c'est simplement l'idée que je suis en train de terminer un travail commencé par les Allemands".

Ses épreuves et ses souffrances, tant morales que physiques, sont l'occasion de tisser des amitiés uniques qui iront au-delà de la guerre. Ces amitiés permettront à tous de supporter le regard des autres, de leurs familles, de leurs proches, des gens de la rue. Ce sont des liens intenses et profonds qui se tissent entre les blessés de cette chambre. Une sorte de cohésion du malheur pour tordre le cou à la fatalité.

Adrien croisera la vie d'Henri de Penanster, capitaine de Cavalerie, aristocrate terrien et bigot, et de Pierre Weil, pilote d'aéroplane. Ils ne se quitteront plus. Au fil des greffes successives, Adrien et ses compagnons d'infortune reprendront l'usage de la parole perdue suite à leurs blessures. Puis, petit à petit, la souffrance s'effacera et cédera la place au bonheur de vivre. "Notre petite communauté dégageait une joie de vivre qui surprenait ceux qui avaient toute leur bouche pour rire [...]. Nous éprouvions ce sentiment d'extrême liberté qui est l'apanage de ceux qui sont débarrassés de leur image et ont retirés, du voisinage de la mort et de la cohabitation quotidienne avec la souffrance, cette distance avec ce qui rend l'homme si petit et si étriqué".

"La chambre des officier" est un livre sobre, intense et profond. Elle raconte l'histoire vraie de ces hommes et de ces femmes qui, plus que la vie, ont perdu leur identité en étant amoindris. Ecrit à la première personne, le blessé témoigne de ce qui a été pour lui à la fois une douloureuse expérience de la vie et la naissance d'amitiés profondes. Le livre souligne surtout la force de vie qui émane de ces Gueules Cassées pendant leur reconstruction.

Même si certains passages décrivent des scènes difficilement soutenables, l'ensemble est d'une grande beauté et d'une extrême retenue. C'est un livre qui émeut et qui touche par sa justesse et sa sensibilité. C'est un très bel hommage à toutes les Gueules Cassées. A (re)lire pour la force que procure ce livre. On peut aussi (re)voir le film éponyme, sublime, avec Denis Poladylès.

Publié dans Romans francophones

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Charline 26/10/2011 17:26



Je suis en pleine lecture de ce roman, il a l'air interessant pour nous apprendre certaines choses sur la guerre et l'histoire des gueules cassés.


je ferais un autre commentaire sur la totalité du livre lorsque j'aurais tout lu.


 



fred 21/09/2011 15:18



j'ai beaucoup aimé ce film et par conséquent j'aimerai me procurer le livre rapidement. Avec " a l'ouest rien de nouveau" un très beau et poignant écrit


sur les horreurs de la guerre.



kali 15/11/2009 00:55


Je viens de lire ce roman et je ne déroge pas à la règle, j'ai beaucoup aimé...


anjelica 31/10/2009 11:18


Le film fut un coup de coeur et le roman a suivi le même chemin. Une lecture intense et profonde comme ce livre.


Alicia 21/05/2008 19:36

Bonsoir NanneJ' ai vu le film qui m' a plu. Ton billet est des plus intéressants et me donne très envie de lire le livre.A bientôt

Nanne 22/05/2008 22:35


Ah, Alicia, ce film est absolument superbe, très fin, intelligent et subtil. Les acteurs sont magnifiques et le film rend bien l'atmosphère de ce livre très fort mais qui ne fait pas dans la
sensiblerie ou le misérabilisme. Je crois sincèrement qu'il te plaira pour tout cela ... et plus encore.