Combelle, Lucien

Publié le par Nanne

Le Fleuve Combelle - Pierre Assouline (Gallimard)


"Cette fois, je ne voulais pas reconstituer le puzzle. Après avoir interrogé un ou deux par réflexe naturel, j'ai fui les témoins. Ils ont tous leur propre Lucien Combelle. A chacun sa vérité, inutile de les colliger [...]. Tant pis si d'aucuns  n'y voient qu'un jeu trouble et pervers entre un Israélite et un collabo. Tant pis pour eux : je n'étais pas son bon Juif". 

Pierre Assouline, beaucoup de bloggeurs le connaissent soit par son blog, La République des Livres, soit par ses livres, dont "La Cliente" ou encore "Lutetia", qui a raté de peu le Goncourt 2005. Pierre Assouline écrit bien, très bien, trop peut-être c'est ce qui gêne certains. Il peut écrire sur tout ou presque avec grâce et aisance, y mettant toute la méticulosité d'un archéologue à la recherche de trésors d'un passé enfouis depuis des millénaires. C'est parfois une très bonne chose que de se renseigner, d'observer, de rechercher des éléments propres à alimenter ses sujets. En cela, il s'apparente à Patrick Modiano. Le moindre détail, la plus petite rencontre peut être sujet d'un ouvrage futur, promesse de bonheur pour les futurs lecteurs que nous sommes. Mais il est des moments où fouiller dans le passé historique revient à faire resurgir des relents d'une Histoire dont la France n'est pas fière d'exhiber et qu'elle voudrait voir disparaître au profit des ors d'un passé plus glorieux et valorisant. Bref, la France a encore mal à son passé.

Aussi, quand j'ai commencé "Le fleuve Combelle", j'avais quelques craintes. Plusieurs raisons à cela. La première, avec "La Cliente", où le personnage se transforme en chasseur-traqueur, exhumant un passé que personne ne voulait revoir, perturbant coupable et victime et se perdant presque lui-même. Ce livre m'avait dérangée, presque jusqu'à la nausée. La deuxième, le personnage même du livre : Lucien Combelle. Rédacteur d'un journal collaborationniste, Révolution Nationale - tout un programme - antisémite, anti-républicain, anti-communiste. "Pro-allemand mais sans excès de langage, collaborationniste mais sans violence. Plus strictement politique et littéraire que celui de son prédécesseur, il avait une autre tenue. Le ton différait, mais pas l'idéologie".

La lecture ne s'annonçait pas facile. J'ai beaucoup de mal avec les traitres, et je partais avec des a priori négatifs et un point de vue sur la question plutôt tranchée. Une fois de plus, j'ai dû faire mon mea culpa, et admettre que cet homme - était, pour le moins - fascinant et étrange. Lucien Combelle a au moins un point positif, il est resté fidèle à lui-même. Jusqu'au bout. Son passé de soufre, il l'assumait et l'expliquait par son éducation anti-démocratique et intellectuelle. Maurrassien par passion, comme beaucoup à cette époque, Lucien Combelle en avait épousé les idées qui se rapprochaient des siennes. "Un vrai mythe, Charles Maurras. Il faudra du temps avant qu'on comprenne comment s'est édifié le mythe Maurras de son vivant. [...]. Un système philosophique, politique et moral certes cohérent mais abstrait. Déconnecté du réel. Son emprise sur les élites a été d'autant plus forte qu'il n'y était pas confronté. Ce fut le cas à Vichy pendant les deux premières années. Effroyable, et les Allemands n'y sont pour rien. Du jus de cerveau purement français. Quand on songe qu'entre les deux guerres le maurrassisme avaitaussi bien irrigué les futures élites de la collaboration que celles de la Résistance, on se demande comment les dégâts n'ont pas été plus considérables". Maurras et ses idées nauséabondes aideront Lucien Combelle à franchir le rubicond, et à servir la collaboration. Au point d'envisager un engagement au sein de la division Charlemagne. Sa lâcheté physique le fera renoncer à son funeste projet.

Mais Lucien Combelle est un paradoxe à lui seul. Ami intime de Louis-Ferdinand Céline le sulfureux qui était son écrivain de chevet depuis le "Voyage au bout de la nuit", il partageait avec ce dernier un pessimisme fondamental sur les choses de la vie et la société. Pierre Assouline devra à cette amitié particulière sa découverte et sa passion - commune - pour Céline. Lucien Combelle sera le secrétaire particulier d'André Gide. C'est avec pudeur qu'il écrira sur l'un des plus grands écrivains du 20ème Siècle. "Rien d'indiscret dans cet hommage de secrétaire à peine délivré du secret. Chaque citation sonnait comme une salutation. Anecdotes, bons mots et saillies. Un catalogue de traits, pudique et reconnaissant, alors qu'il aurait pu donner dans un registre plus croustillant et racoleur [...]". André Gide, plus communiste que jamais à cette période. De même, dans son dossier d'instruction, Pierre Assouline découvrira une lettre à décharge d'un résistant notoire - Gaston Boyer, directeur de Libération soir - traçant le portrait d'un homme honnête, loyal et désintéressé, sincère aussi. Il sera arrêté en septembre 1944 et n'aura pas fui comme beaucoup d'autres. Il écopera de 15 ans de travaux forcés, avec dégradation nationale et confiscation de ses bien pour délit d'opinion. Le comble du paradoxe sera l'attestation d'une organisation juive pour le reboisement d'Israël. Un arbre, au nom de Lucien Combelle, trône dans la forêt de la Wiso.

"Le fleuve Combelle" nous raconte l'histoire d'un homme et d'une amitié improbable entre deux personnages que tout oppose. Le Juif et l'antisémite, le républicain et l'anti-démocrate, l'homme de gauche et celui de la droite nationale. Enfin et surtout, le fils d'un combattant des Forces Françaises Libres et le collaborateur avéré. Que de paradoxes, d'invraissemblances dans cette relation unique et assumée par l'auteur lui-même. Que de courage de part et d'autre pour outre-passer ces différences idéologiques, sociales, raciales. Que de plaisir à lire ce livre qui remonte le temps, comme on remonte le fleuve ... à contre-courant.

"D'avoir tant et tant parlé avec lui m'aura au moins dégoûté à jamais d'envisager l'Histoire comme un procès, de l'écrire dans le style des attendus et l'esprit des réquisitoires. Lui a payé. Sept ans de "bagne", comme il disait. Pour des mots, mais des mots lourds de conséquences, des mots qui pouvaient entraîner des morts".

ABC 2007

Publié dans Livres ABC

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milol 17/05/2010 15:48



Il est certain que Lutetia méritait bien plus le Goncourt que Trois jours chez ma mère, qui est affligeant de médiocrité.


Pour faire suite à ce que vous écrivez, je dirais que La Cliente est un mauvais livre, confus et peut-être écrit avec trop de passion. Il n'arrive pas à la cheville de Lutetia.



Anne 25/07/2007 08:19

Je ne connaissais pas ce livre de P.Assouline. Je vais bien sûr le noter: ton avis donne très envie de le découvrir et en plus j'aime l'écriture de P.Assouline. Il sait rendre ses personnages captivants. Tellement qu'après avoir lu la biographie " Le dernier des Camondo", j'avais voulu prolongé ma lecture en allant visiter la maison de cette famille près du parc Manceau lors d'une journée à Paris.

Nanne 25/07/2007 08:39

Je pense que ce livre devrait te plaire, car c'est un personnage atypique que Lucien Combelle. Je ne le connaissais que par l'histoire de la collaboration dans la presse. Pierre Assouline nous le montre tel qu'il est réellement, à la fois humain et complexe. C'est un livre dont on a du mal à se défaire une fois terminé. J'ai prévu de continuer mes incursions dans les oeuvres de Pierre Assouline, car il écrit très bien. C'est vrai que ses personnages sont attirants. Je t'envie beaucoup d'avoir visiter la maison de la famille Camondo, dont on dit qu'elle est l'une des plus belles de Paris.

alain 21/07/2007 22:18

«Que reste-t-il d'une vie, finalement ? Trois fois rien : une photo jaunie, quelques lettres, un ou deux manuscrits, des livres truffés... De Lucien Combelle, il ne me restait que cela, donné par lui ou par d'autres.»

Nanne 22/07/2007 08:15

Ce sont parmi les premières phrases écrites par Pierre Assouline à propos de Lucien Combelle. J'ai trouvé ce livre merveilleux de pudeur, de sincérité, de respect mutuel. Cet histoire peu banale entre deux hommes que tout opposait, nous fait poser bien des questions. A commencer par "Que reste-t-il d'une vie, finalement ?" ou encore, "Faut-il juger les personnes pour leurs actes, leurs idées ou ce qu'ils sont vraiment ? Beaucoup de questions qui attendent parfois longtemps des réponses comme "Le fleuve Combelle".

sylvie 19/07/2007 15:49

merci pour ce très beau message. je n'ai jamais pensé lire ce livre. Peut-être qu'après mon passage sur ton blog, si je le croise, j'envisagerai de le lire.

Nanne 19/07/2007 17:04

Merci à toi de l'avoir lu et apprécié, surtout. Ce livre est superbe en raison de cette histoire invraissemblable qui est l'amitié inconditionelle entre deux hommes que tout sépare. Je crois qu'il nous apprend à ne pas avoir d'a priori sur les individus et à ne pas chercher ce qui nous sépare, mais seulement ce qui nous rapproche.

Moustafette 17/07/2007 22:13

Curieux personnage et étrange amitié. Je le note car il complètera le livre que j'avais pris chez M.... "la marque du père". J'en ai fait un article le 9 juillet, si ça t'intéresse.

Nanne 19/07/2007 08:25

Moustafette, il faut que je vienne sur ton blog pour y lire tes derniers posts ... J'ai pris du retard dans mes visites, j'ai presque honte !!! Pour revenir au livre de Pierre Assouline, c'est un livre absolument extraordinaire et hors du commun. On a du mal à imaginer une telle amitié et pourtant elle a bien existé. Le personnage est un homme étrange et fascinant par sa façon d'être, tout simplement. Je conseille ce livre à tout le monde. Il démontre que les opposés s'attirent toujours !!!