Prémices des temps modernes

Publié le par Nanne

L'oeuvre au noir - Marguerite Yourcenar (Folio)



Avec "L'oeuvre au noir", Marguerite Yourcenar nous fait revivre tout une époque, entre Moyen Age et Renaissance, à la fois riche et brutale. Par son personnage - Zénon - on partage toute la violence d'une période hésitante encore entre peurs ancestrales et découvertes fondamentales qui annoncent les temps modernes de la Science. Zénon, enfant illégitime d'Hilzonde Ligre et de Masser Alberico de'Numi - flamboyant florentin et beau parleur - est confié à l'Eglise après le mariage de sa mère avec Simon Adriansen. "Zénon grandit pour l'Eglise. La cléricature restait pour un bâtard le moyen le plus sûr de vivre à l'aise et d'accéder aux honneurs. De plus, cette rage de savoir, qui de bonne heure posséda Zénon, ces dépenses d'encre et de chandelle brûlée jusqu'à l'aube, ne semblaient tolérables à son oncle que chez un apprenti prêtre. Henri-Juste confia l'écolier à son beau-frère, Bartholommé Campanus, chanoine de Saint-Donatien à Bruges [...]. Il apprit à son élève le latin, le peu qu'il savait de grec et d'alchimie, et amusa la curiosité de son écolier pour les sciences à l'aide de l'Histoire naturelle de Pline".

Adolescent à l'université de Louvain, son intérêt particulier pour l'alchimie lui permet de connaître des adeptes de Nicolas Flamel, "une petite société d'esprits plus fureteurs et plus inquiets que les autres". Zénon, plus attiré par les sciences que par la religion, part à la recherche du savoir qui vient directement de la nature et des choses. Commencent alors à circuler - sur cet homme curieux, indépendant, intelligent et brillant - les rumeurs les plus folles. On parle de Zénon comme chirurgien plutôt que médecin. On l'aurait vu guérir des pestiférés lors de l'épidémie qui s'est abattue sur Bâle. Il n'en faut pas plus pour qu'il acquiert une réputation de thaumaturge. On dit même qu'il a pratiqué la dissection de cadavres pour y découvrir les fonctions vitales du corps humain. C'est suffisant à cette époque pour être considéré comme hérétique et brûlé en place publique. Les inquisiteurs veillent sur ces hommes qui cherchent à mieux comprendre le fonctionnement du monde, et à l'expliquer autrement que par un miracle religieux.

Mais voilà que la peste s'abât sur l'Allemagne en 1549. Zénon arrive à Cologne - icognito - comme médecin pour y étudier les effects de cette maladie. Après Cologne, il s'installe à Innsbruck, non comme médecin mais comme alchimiste. Mais Zénon doit fuir, encore et toujours, car l'Inquisition est partout et traque tous ceux qui pensent autrement, librement. Sa vie d'errance le mènera en Thuringe, puis en Pologne. Il s'engagera dans les armées du roi Sigismond en qualité de chirurgien. Puis s'embarque pour la Suède et devient médecin personnel du roi Gustave Vasa.

Après un séjour à Paris, Zénon revient à Bruges. Il s'invente une nouvelle identité, devient Sébastien Théus, et retrouve son ami Jean Myers, chirurgien, avide de nouveautés et athée. "En médecin, le vieux Jean était friand de nouveautés, tout en ayant par prudence pratiqué selon les méthodes reçues ; [...]. Quant aux écrits suspects de son visiteur, le vieillard ne craignait pas, si l'identité véritable de Sébastien Théus venait à se découvrir, qui le bruit fait autour d'eux gênât beaucoup leur auteur à Bruges. Dans cette ville préoccupée de querelles des murs mitoyens, souffrant de son port ensablé comme un malade sa gravelle, personne n'avait pris la peine de feuilleter ses livres".

Après la mort de son ami, Zénon travaillera dans un dispensaire de l'abbaye des Cordeliers. Son travail lui permet d'appliquer librement ses propres méthodes, avec des résultats probants. Mais Zénon n'est pas promis à la paix de l'esprit et au repos de l'âme. Voilà que se profilent d'autres superstitions, d'autres croyances, d'autres passions qui mènent tout droit au bûcher. A quoi bon fuir, une nouvelle fois. Pour aller où ? En Angleterre, en Zélande, comme les fugitifs de l'Eglise Réformée pourchassés par les tribunaux de l'Inquisition ? Zénon, après être allé au bout de tout ce qu'il voulait expérimenter, s'abandonnera à son destin, celui d'un homme extraordinaire, en avance sur son temps et sur les Hommes. Sa liberté d'esprit, son engagement personnel dans la recherche de la vérité rationnelle et vraie auront été des luttes sans merci.

"L'Oeuvre au noir", comme l'ensemble des écrits de Marguerite Yourcenar, est un livre passionnant et passionné. C'est un livre qui raconte toutes les angoisses, les peurs, les doutes, les renoncements des hommes qui - à cette époque charnière - ont voulu savoir, comprendre, apprendre pour mieux léguer aux générations suivantes leurs idées. Ces apprentissages et découvertes se sont souvent soldées dans le feu purificateur des bûchers de l'Inquisition.

"A vingt ans, il s'était cru libéré des routines ou des préjugés qui paralysent nos actes et mettent à l'entendement des oeillères, mais sa vie s'était passée ensuite à acquérir sou par sou cette liberté dont il avait cru d'emblée posséder la somme. On n'est pas libre tant qu'on désire, qu'on veut, qu'on craint, peut-être tant qu'on vit. Médecin, alchimiste, artificier, astrologue, il avait porté bon gré mal gré la livrée de son ttemps, il avait laissé le siècle imposer à son intellect certaines courbes".

ABC 2007

Publié dans Livres ABC

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