Une si longue attente ...

Publié le par Nanne

        Les Echelles du Levant - Amin Maalouf 
           (Livre de poche)




"Cette histoire ne m'appartient pas, elle raconte la vie d'un autre. Avec ses propres mots, que j'ai seulement agencés quand ils m'ont paru manquer de clarté ou de cohérence. Avec ses propres vérités, qui valent ce que valent toutets les vérités. M'aurait-il menti ? Je l'ignore. [...] il est possible qu'il ne m'ait pas tout dit. Cependant, je le pense de bonne foi". Rencontre pour le moins étrange, puisque le narrateur - Amin Maalouf - retrouve, des années après, un homme aperçu sur une petite photo de livre scolaire. Photo en l'honneur de ces hommes du Levant qui rentraient au pays après s'être battus dans la Résistance en Europe. De vrais héros, pour les adultes. Plus encore, pour les enfants. Un mythe vivant, qu'il revoyait à Paris, presque par hasard.

Cet homme - Ossyane - au prénom prédestiné, choisi par son père qui avait décidé de faire de lui un dirigeant révolutionnaire. Ossyane qui peut se traduire par insoumission, rébellion ou encore désobéissance. Cette obsession paternelle le poursuivra toute sa vie, comme une malédiction jusqu'à l'âge adulte. Il faut dire qu'Ossyane est le descendant d'un monarque déchu d'Istanbul. La mort de cet aïeul sera à l'origine de la folie de sa grand-mère paternelle et, sans le savoir, de la déchéance de la famille et celle d'Ossyane. C'est en consultant un médecin célèbre parmi les familles richissimes de l'Empire Ottoman, qu'Iffett trouvera l'amour et un semblant d'équilibre, bien fragile. Le docteur Ketabdar propose de ne s'occuper que de son cas. Iffett deviendra la seule et unique patiente de ce médecin considéré. "[...] puisque l'état de sa fille allait nécessiter des soins constants pendant des années, puisqu'il n'était pas question de l'interner, il se proposait de l'emmener à Adana, au sud de l'Anatolie, où il possédait une maison ; il se consacrerait à elle jour et nuit, mois après mois, année après année, elle serait sa seule patiente, et peu à peu, si Dieu le veut, elle recouvrerait ses esprits". Se servant d'une théorie personnelle, selon laquelle le choc du sang efface le sang, Iffett se retrouve enceinte du père d'Ossyane. C'est une vraie vie de famille riche, dans un monde encore en paix, que celle des Ketabdar, au sein de l'immense Empire Ottoman. L'enfant est élevé comme un roi, avec des précepteurs, mais sans amis. Sauf un, Noubar, arménien. Tous deux passionnés de photos. Mais voilà déjà que se profilent les événements tragiques entre turcs et arméniens. "Il y avait eu des émeutes à Adana. La foule avait saccagé le quartier arménien [...]. D'innombrables maisons incendiées, dont celle de Noubar. Mais il avait eu le temps de fuir, avec sa femme [...] ainsi que leur fille de dix ans, et leur fils de quatre ans. Où trouver refuge, sinon auprès de son ami, son seul ami turc ? Le lendemain, ils étaient restés terrés, tous ensemble, dans la vaste maison Ketabdar".

Décision est prise de quitter la Turquie, source de violence et terre d'intolérance. Direction l'Amérique, pays des Libertés. Le voyage s'arrêtera à Beyrouth, avec le futur père d'Ossyane dans les bagages. Noubar a promis à son meilleur ami la main de sa fille. Celui-ic, descendant de sang royal, suivra les traces de ses ancêtres et vivra dans le luxe. La maison Ketabdar deviendra vite le lieu de la vie artistique et intellectuelle du Levant pendant l'entre-deux-guerres. Mais les rêves d'avenir d'Ossyane et ceux de son père sont diamétralement opposés. Ceux d'Ossyane se nomment Pasteur, Freud, Pavlov, Charcot. Son départ pour la France étudier la médecine est un vrai soulagement. Il ne se sentira jamais étranger en France. Il se sent même solidaire lors de l'invasion. "Comme eux, en juin quarante, lors de l'invasion allemande, j'ai pleuré. J'étais anéanti. Soudain, je n'étais plus un étranger, pas le moins du monde. C'était un enterrement, et je faisais partie de la famille du défunt". En entrant dans la Résistance, Ossyane devient Bakou, comme la ville, comme le surnom que lui donnait son grand-père, Noubar. C'est au cours de cette période qu'Ossyane rencontrera la personne qui va bouleverser sa vie entière - Clara - juive autrichienne.

Après la guerre, Ossyane retournera à Beyrouth, où son père l'accueillera comme celui qui lavera l'honneur de la famille, bafoué par son frère, Salem. Ossyane sera l'artisan de la réhabilitation du prestige terni de la maison Ketabdar. Seulement, le destin est souvent perfide et tragique. Ossyane retrouvera Clara, de passage à Beyrouth, et en partance pour Haïfa - nouvelle patrie pour ces apatrides d'Europe. Cette fois-ci, c'est sûr, ils ne se quitteront plus. Rien, ni personne, encore moins l'Histoire, ne séparera leur amour. Mais une fois encore, l'Histoire n'en fera qu'à se tête. La première guerre israélo-arabe est déclenchée alors qu'Ossyane est à Beyrouth pour raisons familiales, et Clara à Haïfa. Deux mondes vont s'affronter et les séparer à jamais. "Tout le monde savait depuis longtemps que la région allait vers l'embrasement. Une seule chose me préoccupait en ces journées, une seule chose m'affolait : le sort de Clara et de l'enfant à naître, car à présent, une frontière nous séparait, une frontière devenue infranchissable, et pour longtemps".

Cette situation va brouiller son existence, irrémédiablement, comme une déchirure irréparable. Son obsession à vouloir revoir sa femme et son enfant à tout prix le conduira à l'enfermement, dans tous les sens du terme. Après la vie dorée et princière, la reconnaissance et la gloire auréolées de ses actes de Résistance, Ossyane entamera sa lente et inexorable descente aux enfers. Mais son amour sera toujours plus puissant que les affres de l'Histoire. Ce qui lui permettra d'attendre, de patienter et d'espérer. 

Par "Les Echelles du Levant", Amin Maalouf revisite l'histoire de l'Empire Ottoman sur son déclin. Mais pas uniquement. C'est aussi toute l'histoire politique du Moyen-Orient, avec la création de l'Etat d'Israël et les dissensions avec les pays arabes qui est mise en exergue. Amin Maalouf prend prétexte de la vie d'Ossyane, qui - à l'aune de l'Empire Ottoman - passera des fastes de la vie princière au déclin et à la folie, pour nous raconter cette partie du monde, porteuse de tous les espoirs, mais aussi de tous les drames, les malheurs de notre époque. "Les échelles du Levant" est un livre d'espérance, de paix et de foi. Foi dans un amour en attente, mais sûr et puissant, par-delà les douleurs de l'Histoire. Il est empreint de toute la sagesse orientale dont son auteur est porteur.

Publié dans Romans étrangers

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Choupynette 15/10/2007 12:40

J'aime beaucoup Amin Maalouf. je ne connaissais pas ce titre là. j'ai le rocher de tanios qui m'attend sagement dans ma PAL!

Nanne 15/10/2007 21:35

Je reconnais le même enthousiasme que toi, Choupynette, pour Amin Maalouf. Ce livre est vraiment merveilleux, car il est construit comme une rencontre entre l'auteur et le personnage de l'oeuvre. On se demande, tout au long de sa lecture, si c'est une histoire vraie ou bien un roman très bien écrit, très profond, très riche et intense en émotions... Je n'ai pas lu "Le rocher de Tarnios" pour lequel Amin Maalouf avait reçu le Goncourt, mais j'attendrai ton commentaire pour le lire à mon tour. Par contre, j'en ai prévu d'autres ....

Gachucha 15/10/2007 10:16

Je garde moi aussi un bon souvenir de ce titre, j'aime ce qu'écrit  A. Maalouf, avec un faible pour "Samarcande"...

Nanne 15/10/2007 21:31

J'ai aimé "Les Echelles du Levant" pour toute la délicatesse de l'écriture, la sagesse, la paix et la sérénité qui se dégageaient du livre, de l'histoire merveilleuse et extraordinaire de ce personnage hors du temps et des normes. C'est un écrivain que je connaissais pour la grande de ses oeuvres. Je n'ai pas regretté cette lecture. J'ai dans ma PAL "Samarcande" que je compte lire dans peu de temps, parce que l'histoire me plaît énormément. Je crois que se sera un autre moment de bonheur ...

lamousme 14/10/2007 20:12

juste un petit bisous pour essayer de reparer la tristesse que j'imagine aujourd'hui!!! ;o)

Nanne 14/10/2007 20:42

Merci beaucoup, Lamousme ... C'est vrai qu'aujourd'hui est un jour difficile à vivre, car tout le monde essaie de comprendre pourquoi on s'est fait battre par nos meilleurs ennemis en rugby ... Soyons fairplay, et reconnaissons que nos amis (ennemis ??) anglais sont très bons ... Cela dit, c'est pas eux qui ont battu les All Blacks la semaine dernière ... Ce sont les français. Conclusion, nous sommes quand même les meilleurs o)))) Allez France !!!!