Le grand nettoyage de Paris
La Folle de Chaillot - Jean Giraudoux
(Livre de poche)
Le moins que l'on puisse dire, c'est que "La Folle de Chaillot" - expression passée dans le langage populaire pour désigner un personnage hors norme - porte bien son nom. Voici une pièce posthume de Jean Giraudoux que l'on peut qualifier de baroque. L'humour et la satire de la société y sont présents tout au long de cette pièce féerique, voire onirique.
Imaginez quatre personnages aussi originaux que dissemblables qui se retrouvent à la terrasse de Chez Francis, place de l'Alma. Il y a là le baron Jean Hippolythe Tommard, vendeur de ses propriétés familiales à des amies, périodes entrecoupées de rédactions de versions pour les élève du lycée Janson. Le président Emile Durrachon dont "les rapports avec la gloire me laissant affamé, humilié, haillonneux, je me retournai vers ces visages inexpressifs et sans nom que j'avais remarqués postés au milieu de la foule dans un guet insensible. Ma fortune était faite". Roger Van Hutten - prospecteur - qui ne possède pas de nom. Il s'est décidé à vivre sans identité. Enfin, Georges Chopin, fils d'une mère pauvre et malhonnête à laquelle il voue toute son existence. Il a ainsi passé sa vie à expulser les
pauvres gens de leur logement.
Ces quatre pendards sont bien décidés à mettre Paris en coupe réglée. Car la nouvelle reine du monde s'appelle prospection pétrolifère. Elle est mère nourricière de la Société Anonyme et enfante des millions pour ceux qui savent l'exploiter. Et les sous-sols de Paris sont des gisements bruts et inexplorés. A tel point que, même l'eau du café de Chaillot à un arrière-goût de pétrole. Mais pour que le rêve devienne une douce réalité et devenir de substantiels bénéfices, faut-il vider la ville des fantoches qui la peuplent. "Et voyez ! Voyez, du quartier même qui est notre citadelle qui compte dans Paris le plus grand nombre d'administrateurs et de milliardaires, surgir et s'étonner, à notre barbe, ces revenants de la batellerie, de la jonglerie, de la grivèlerie, ces spectres en chair et en os de la liberté de ceux qui ne savent pas les chansons [...]. Notre pouvoir expire là où subsiste la pauvreté joyeuse, la domesticité méprisante et frondeuse, la folie respectée et adulée. Car voyez cette folle ! le garçon l'installe avec les grâces de pied, et dans qu'elle ait à consommer, au meilleur point de la terrasse".
Le prospecteur décide de faire sauter le pavillon de l'ingénieur qui refuse, depuis vingt ans, tout permis de prospection pour Paris et sa banlieue. C'est le jeune Pierre - qu'ils tiennent par un chantage odieux - qui doit s'acquitter de cette tâche. Son suicide raté apprend à
Aurélie - la Folle de Chaillot - que le monde n'est pas aussi beau qu'elle se l'imagine. Pierre lui apprend le funeste dessein de ces quatre escrocs, leur décision de détruire non seulement Chaillot, mais Paris. Ils sont à la recherche de pétrole, et sont prêts à créer "de la misère. De la guerre. De la laideur. Un monde misérable".
Qu'à cela ne tienne, la Folle de Chaillot décide de purger la ville de tous ces profiteurs et de les supprimer purement et simplement. "Qu'avez-vous, tous, à vous lamenter, au lieu d'agir. Vous pouvez tolérer cela, un monde où l'on ne soit pas heureux, du lever au coucher ! Où l'on ne soit pas son maître ! Seriez-vous lâches ! Puisque vos bourreaux sont des coupables, il n'y a qu'à les supprimer". Elle les appâtera avec l'annonce d'un jaillissement de pétrole. Pour les faire disparaître à jamais, l'Egoutier de la ville de Paris lui divulguera le secret d'une oubliette menant aux égoûts. Si la descente est aisée, la remontée est impossible. Pour faire les choses dans les règles, le Chiffonnier servira d'avocat de la défense pour les-dits accusés. Il prendra fait et cause pour les riches, expliquant que - grâce à l'argent - on peut tout se payer. Il défendra si bien leur cause, que la Folle de Chaillot décidera de leur disparition irrémédiable.
"La Folle de Chaillot", tout comme "Intermezzo", est une satire féerique sur la société et tout ce qui ne fonctionne pas. Par l'humour, Jean Giraudoux nous présente tous les travers de la société : l'argent facile, les bénéfices énormes, la fortune à faire au mépris des habitants, les tentatives d'escroquerie. Au final, comme dans de nombreuses pièces de Giraudoux, c'est le bien qui triomphe toujours sur le mal. Les voleurs, les esprits étriqués sont punis par leur propre croyance. En lisant Jean Giraudoux, on s'ouvre une parenthèse onirique et merveilleuse, qui laisse notre imagination voguer au-delà de la réalité, même après la fin de la lecture.