L'affaire Dreyfus du pauvre
Boulevard Durand - Armand Salacrou
(Livre de Poche)
"Or ton histoire, Durand, qui fut vivante recommence à vivre tous les jours, à toutes les heures, à travers le monde, sous de nouveaux costumes, dans d'autres villes, avec de nouveaux visages [...]. On honore ton souvenir, tout en conduisant d'autres hommes à la mort, dont nos enfants, à leur tour, salueront la mémoire".
"Boulevard Durand" d'Armand Salacrou est une pièce que je qualifierai de sociale. Elle nous raconte l'histoire - vraie - de Jules Durand et des revendications des ouvriers du port du Havre, chargés de débarquer le charbon à quai. Jules Durand, secrétaire du Syndicat des Ouvriers Charbonniers du port du Havre, est un idéaliste porté par le refus de la souffrance des hommes en général, et des ouvriers en particulier. Il a décidé de ne pas courber l'échine devant les dirigeants et hommes de pouvoir, mais de vivre la tête haute et de lutter pour le
progrès, qui doit être le devoir de chacun. "Refuser de partager la souffrance des autres, c'est admettre cette souffrance, la justifier et devenir responsable de cette souffrance".
Jules Durand, qui s'affirme anarchiste révolutionnaire est inscrit à la Ligue des Droits de l'Homme "pour y défendre la dignité de l'homme". Il décide d'organiser une grève générale suite à l'annonce de travailler le dimanche, sans augmenter la paye de 20 sous. Compte tenu des conditions de travail pénibles des ouvriers charbonniers et de leur extrême pauvreté, ceux-ci votent la grève à l'unanimité. Roussel, homme de confiance du directeur - Buggenhart - propose de briser la grève avec des hommes à sa solde. Il faut reconnaître qu'il a la tête de l'emploi, Roussel. "Car, en plus, il a une tête de faux témoin catholique. Les faux témoins catholiques ont une bassesse dans le regard, une molesse dans la bouche ...". Il réussira à recruter des hommes pour continuer le déchargement, grâce à une Coopérative de déchargement. Parmi ces Jaunes, se trouve Capron, ouvrier syndiqué et voisin de Jules Durand.
Un soir, en sortant de son travail, Capron se prend de querelle avec des ouvriers grévistes ivres sur le port. Sa mort précipitera l'arrêt de la grève, que Jules Durand décrêtera. "Aussi je déclare qu'il est aujourd'hui impossible de poursuivre un mouvement de libération humaine en traînant le cadavre d'un de nos frères derrière nous. La grève est donc terminée. De toutes nos revendications, aucune ne sera satisfaite. Nous serons aussi malheureux qu'avant, avec, en plus, les dettes à payer. Le travail reprendra demain à l'aube".
Après tout, la mort d'un ouvrier est chose courante en 1910 et n'aurait pas déclencher un tel battage médiatique à l'époque si Roussel et les armateurs n'y avaient vu une occasion de discréditer un homme dont l'idéalisme, la droiture, l'honnêteté n'inquiétaient. "L'Affaire Durand" commence en 1910, et se terminera en 1918, par sa réhabilitation. En attendant, Roussel déploiera tous les moyens - dont de faux témoignages et le chantage - pour faire condamner Jules Durand. Le verdict ne se fera pas attendre. Il sera condamné à mort pour meurtre avec préméditation. "Attendu que le jury, a déclaré Durand, coupable d'avoir provoqué le crime par dons, promesses, menaces, abus d'autorité, machinations et artifices, avec préméditation et guet-apens, condamne Durand Jules, à la
peine de mort. Le condamné aura la tête tranchée sur l'une des places publiques de la ville".
Aussitôt, un mouvement de solidarité internationale entre les ouvriers des grands prots se mettra en place pour demander sa grâce. De même, Jean Jaurès et Anatole France interpèleront le gouvernement de l'époque, et exigeront la liberation immédiate de Jules Durand, innocent. Les hommes qui avaient décidé de le briser, de la réduire au silence définitif, réussiront leur funeste travail. Comme tous les idéalistes, les personnes droites et justes dans leur comportement, Jules Durand ne supportera pas cette injustice qui s'est - un jour - abattu sur lui et sa famille.
Avec "Boulevard Durand", on revit l'un des épisodes les plus importants de la lutte ouvrière et du combat pour l'amélioration des conditions de travail. Cette pièce n'est pas un drame, encore moins une comédie. C'est une chronique écrite à partir de documents que l'auteur a collecté dans les archives de la ville du Havre, de témoignages de ceux et celles qui ont connu Jules Durand, mais aussi - et surtout - des souvenirs d'enfance d'Armand Salacrou. C'est ce qui donne à cette oeuvre toute son intensité, toute sa force, toute sa puissance et sa grandeur.