D'ici et d'ailleurs

Publié le par Nanne

     Cher pays de mon enfance
      Jean-Pierre Guéno - (Librio 2€ n° 726)


Soixante-deux millions de français et moi, et moi, et moi, pour parodier Jacques Dutronc. Soixante-deux millions de français d'origine ou d'adoption avec un point commun : celui d'avoir vécu pendant des siècles dans un périmètre limité ; celui de nos racines profondes. Et puis, la vie, l'histoire, les événements petits ou grands, ont souvent poussé nos aïeux à migrer de l'intérieur ou vers l'extérieur. Nous sommes tous des déracinés de quelque part, des étrangers pour quelques-uns. Que ce soit du bout de la ville ou du bout du monde.

L'expatriation, française ou étrangère, est toujours source de déchirement avec un passé, une histoire - personnelle ou nationale - une nouvelle langue à apprendre, même si on n'oublie jamais sa langue d'origine. Ainsi Tatiana, dont la famille a fui la Russie devenue communiste après 1917, en fera l'expérience. "Pendant ce court séjour dans la capitale j'ai appris le français, la nouvelle langue qui remplacera ma langue maternelle. Cela me parut simple [...]. Les liens avec ma mère, restée à Moscou, se bornaient à quelques échanges de lettres tout à fait anodines, à
cause de la censure".
 

Ou encore Parania, ukrainienne, obligée de quitter pays, parents, frères, soeurs pour s'exiler en France, pour survivre et nourrir les siens restés en Ukraine, vivant dans la misère. "Partir. Elle ne rêve pas, Parania. Pas le temps de rêver. Elle est l'aînée à la maison. La guerre, l'exode en Moravie et la mort du père, c'est lourd. Parania ne veut plus que sa famille pleure. Elle ne veut plus choisir la vie au milieu des morts. Elle veut partir pour donner à vivre".

Beaucoup possèdent un accent prononcé, signe d'une immigration venue d'ailleurs, même si elle est d'une région de France tout simplement. Pour ces enfants, ces adultes, perdus dans leur nouvelle vie, l'apprentissage de la langue sans accent est le symbôle de l'intégration, de l'acceptation par les autres. Et tant pis si la langue de Molière, de Rabelais ou de Racine, tant rêvée, adorée, adulée, est galvaudée, déformée. Seule compte l'adhésion au groupe auquel on
veut à tout prix appartenir.

Le plus souvent, ce qui pousse les hommes et les femmes - jeunes ou plus âgés - c'est l'espoir d'un ailleurs meilleur, plus favorable, moins misérable tout au moins. C'est la grande pauvreté, l'absence d'avenir, la crainte d'un présent sans horizon qui forcent les gens à s'éloigner. Isabel, fille d'ouvriers agricoles portugais contraints de fuir la dictature et le dénuement de leur situation, n'oubliera jamais la honte vécue par le regard d'un enfant la traitant de gitane. "J'ai vu dans ce regard dense, presque palpable, une répulsion pour la petite fille
pauvre que j'étais, une envie de destruction de cette petite chose [...]. Ses yeux et son corps m'excluaient de son espace. Une solitude et une tristesse infinies m'ont habitée pendant des mois, voire toute ma vie. [...]. Je crois que je suis devenue adulte ce jour-là. J'avais huit ans".

Ce qui est vrai pour les étrangers débarquant en France, déracinés, sans attaches, devant tout
reconstruire et laissant derrière eux un passé de tristesse, l'est aussi pour les Français, dans d'autres proportions. Dominique, d'origine corse, a dû quitter sa terre natale, la situation miséreuse de sa famille pour un futur aléatoire. Il a longtemps vécu dans une seule et unique pièce contenant toute la famille et les animaux de la ferme. Des conditions de vie spartiates, sans eau, sans électricité. L'illétrisme aussi. "Certains nostalgiques vous diront : "C'était le bon temps". Je leur réponds : "C'était le Moyen Âge, c'est votre jeunesse que vous regrettez"".

Surtout, que nous soyons des migrants de l'intérieur ou de l'extérieur, nous devons retrouver notre place dans la société, une utilité dans la vie. C'est certainement plus vrai pour les étrangers qui doivent redoubler d'efforts pour se faire accepter par les autres, pour éviter la stigmatisation et perçus comme à l'origine de tous les maux sociétaux. Au milieu de tout cela, il y a ceux - nombreux - en quête de leurs origines secrètes. Ceux qui se cherchent à travers l'histoire générationnelle. Comme Robert, à la recherche de son identité, gagnée, perdue, retrouvée au gré des mouvements de l'histoire. "Un fils de Juifs errants, portant en lui les marques indélébiles de siècles de persécution ? Non, me disais-je : je suis avant tout français".

"Cher pays de mon enfance" est un recueil de souvenirs en textes, lettres, écrits personnels racontant le brassage, le métissage social et culturel de la France. Qui que nous soyons, d'où
que nous venons, nous portons tous en nous, dans nos bagages mémoriels et génétiques, notre histoire filiale. C'est ce que raconte cet ouvrage. C'est ce que l'auteur - Jean-Pierre Guéno - a voulu nous montrer. On appréhende au plus près tous les écueils rencontrés pour partir, s'arracher de son pays, de sa région, quitter les siens pour vivre et s'enraciner ailleurs. On comprend les angoisses de toutes ces personnes vivant en équilibre précaire pour un avenir aléatoire. Ce livre raconte d'une seule et même voix le déracinement, le souvenir et la renaissance. "L'exil, même s'il est volontaire et assumé, est un sentiment dont on ne guérit jamais. C'est porter en soi un monde qui existe encore quelque part et qui n'est déjà plus tout à fait le même".

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liliba 20/07/2008 09:10

Surement passionnant, mais lecture trop sérieuse poru moi en ce moment.

Nanne 20/07/2008 12:12


Ce sont de petits livres que peu de lecteurs lisent par peur d'y trouver une lecture aride ou sérieuse, Liliba .... Pourtant, ils recèlent des petits bonheurs, de belles découvertes et une
ouverture sur les autres et leur vécu certains. Ce n'est pas nécessairement une lecture pour l'été, plus légère :o)))