Nouvelles parisiennes (1)

Publié le par Nanne

Le vin de Paris - Marcel Aymé (Folio n° 1515)

Voilà un recueil de nouvelles qui, comme le baujolais nouveau, réchauffera le coeur des lecteurs. "Le vin de Paris" c'est huit récits dont le point commun est d'avoir élu domicile au coeur de la capitale, pendant ou après l'occupation allemande. Et le moins que l'on puisse dire c'est que c'est truculent, canaille, drôle et onirique à la fois. Huits nouvelles qui tournent autour des préoccupations de l'époque. On y retrouvera, pêle-mêle, la collaboration et ses règlements de comptes, la lâcheté, la pénurie et ses délires, la bigoterie, l'envie, la justice, etc.

  • L'indifférent

Première des huit nouvelles, "L'indifférent" a comme un arrière-goût d'affaire Petiot. Ecrite à la 1ère personne, c'est l'histoire d'un délinquant qui vient de passer huit mois en prison pour vol à main armée. De nouveau libre, il reprend contact avec le milieu et avec un certain Médéric, alias "Médé clin d'oeil".

N'éprouvant ni remords, ni scrupules, il décide de s'acquitter de la besogne confiée, en battant la campagne et en assassinant les fermiers pour leur voler leurs biens. Au détour de sa cavalcade infernale, notre gredin dénonce des résistants cachés dans le coin. "Le troisième jour de notre arrivée, Gustave fit arrêter par la gendarmerie quelques jeunes gens réfugiés dans la forêt, gaullistes ou communistes, dont la présence dans les parages risquait de nous compromettre." Rien ne l'arrête ; rien ne l'effraie. Pas même sa propre mort. Jusqu'au jour où son patron décide d'estourbir l'ancienne maîtresse de son père. Et d'y voir comme un abus de confiance dans le pacte. "D'autre part, je me souciais peu du sort qu'il réservait à betty. Ce qui me fâchait, c'était l'indiscrétion du procédé à mon égard, qui frisait l'abus de confiance."

Il les laissera s'expliquer dans l'indifférence la plus totale quant au résultat escompté.

La traversée de Paris

S'il est une nouvelle connue, c'est bien "La traversée de Paris". Chacun se souvient du film éponyme de Claude Autant-Lara avec Bourvil et Jean Gabin.

Jamblier, du 45 rue Poliveau, est propriétaire d'un cochon de contrebande. Il confie celui-ci pour une ballade nocturne dans un Paris en plein blackout pour cause d'occupation allemande à Martin, homme honnête et besogneux, et à Grandgil, parfait inconnu.

La traversée ne sera pas de tout repos. Après avoir extorqué de l'argent à Jamblier et assommé un agent de police, Grandgil insultera des tenanciers de bar, les traîtant de "salauds de pauvres" et les terrorisant. "Regardez-moi ces gueules d'abrutis, ces anatomies de catastrophe. Admirez le mignon, sa face d'alcoolique, sa viande grise et du mou partout, les bajoues qui croulent de bêtise. Tu vas pas changer de gueule, un jour ? Et l'autre rombière, la guenon, l'enflure, la dignité en gelatine avec ses trois mentons de renfort et ses gros nichons en saindoux qui lui dévalent sur la brioche. Cinquante ans chacun. Cinquante ans de connerie. Qu'est-ce que vous foutez sur la terre, tous les deux ? Vous n'avez pas honte d'exister ?".

Sauf que la fin diverge de celle du film. Grandgil est un peintre aisé et de renommée qui n'est là que par amusement et pour "jouer au méchant, à l'anarchiste, au dur intégral". Le pauvre Martin le comprendra bien tard et se rendra justice.

La Grâce

 Troisième nouvelle du "Vin de Paris" qui se moque des bigots et de leur croyance. Ce qui frappe à sa lecture, c'est que celle-ci se déroule rue Gabrielle à Montmartre. Cela ne dira peut-être pas grand chose au lecteur, sauf que Max Jacob, converti par la grâce divine, a vécu dans cette rue. Heureux hasard ou simple mesquinerie ?

M. Duperrier, homme pieux, charitable et juste est un jour récompensé de ses qualités par Dieu qui lui octroie une auréole. "Faite d'une substance immatérielle comme le sont les auréoles en paradis, elle se présentait sous l'aspect d'une rondelle blanchâtre qu'on eût crue découpée dans un carton assez fort, et répandait une tendre lumière." Si M. Duperrier se sentait le plus heureux des hommes par cette bienveillance divine, sa femme en était irritée. Etant de nature plus matérialiste que son mari, sa crainte était la découverte de ce halo par le voisinage, toujours prompt à répandre des commérages. Le jour où des commerçants du quartier virent l'Aura trônée sur le crâne de M. Duperrier telle une couronne royale, sa femme lui demanda de s'en débarrasser.

 La seule issue était de revisiter les sept péchés capitaux afin de déplaire profondément à Dieu. Tous y passeront, les uns après les autres. Voyant que Dieu ne reprendrait jamais ce qu'il avait si généreusement donné et se complaisant dans le vice, M. Duperrier en tirera grand profit. "Duperrier, chargé du poids des sept péchés capitaux, et qui, toute honte bue, surveille le labeur de Marie-jannick, d'un coup de pied au cul ranimant son ardeur défaillante ou l'attendant à la porte d'un hôtel pour compter le prix d'une étreinte à la clarté de l'auréole."

Le vin de Paris

Titre éponyme de ce recueil, c'est aussi la plus drôle des nouvelles. Elle porte sur les méfaits de l'alcoolisme et de ses manques en période de privation.

Etienne Duvilé, modeste employé de l'Etat, ne peut se permettre le luxe d'une bouteille de vin par ces temps austères. Compte tenu du prix exorbitant de cette denrée, il se contente d'y songer les yeux ouverts. "[...] il s'abîmait dans des visions de bouteilles, de tonneaux et de litres de rouge et, sans sortir de sa rêverie, il sentait lui monter aux lèvres la plainte furieuse du moribond qui voudrait retenir la vie." A force d'en rêver, ses hallucinations lui font confondre son entourage avec autant de bouteilles à ouvrir. Il finira par rôder autour d'eux, muni d'un tire-bouchon.

Il sera enfermé dans un asile d'aliénés et soigné à l'eau plate le jour où il décide de déboucher son beau-père d'un coup de tisonnier bien senti sur le col !!

Publié dans Nouvelles francophones

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