Les soeurs Papin au théâtre
Les Bonnes - Jean Genet (Folio n° 1060)
Voici une vraie pièce de théâtre qui bouscule les canons classiques du genre ; une pièce où se mêle le drame ambiguë de la misère sociale et la violence d'une situation de soumission devenue insupportable. Avec "Les Bonnes", Jean Genet a voulu établir un réel malaise chez le spectateur. Que l'on se rassure, il y réussit très bien !
Le thème, à lui seul, peut suffire à susciter la gêne. Directement inspiré d'un fait divers des années 30, "Les Bonnes" raconte les relations ambivalentes de deux soeurs dans le monde feutrée de la bourgeoisie de l'époque. C'est un huis clos entre Claire et Solange. A cela près qu'elles échangent leur rôle comme on se prête un vêtement. Elles s'inventent une vie pour mieux sortir de leur condition de bonnes à tout faire.
Claire, dans une bouffée délirante, devient Madame, la maîtresse de maison. Et décharge toute la haine qu'elle porte en elle. Cette haine qu'elle déverse contre Madame, contre elle-même, contre sa soeur, contre la société. Solange, devient Claire durant ces périodes, subordonnée à Madame, assujettie à la violence de sa soeur.
Monsieur a été arrêté pour des raisons obscures sur lettre de dénonciation. C'est Claire qui a rédigé celles-ci, parce qu'elle soupçonne Solange d'être la maîtresse de Monsieur. "Tu accompagnais Monsieur, ton amant... Tu fuyais la France. Tu partais pour l'île du Diable, pour la Guyane, avec lui : un beau rêve ! Parce que j'avais le courage d'envoyer mes lettres anonymes, tu te payais le luxe d'être une prostituée de haut vol, une hétaïre. Tu étais heureuse de ton sacrifice, de porter la croix du mauvais larron [...]". Posture intenable pour Claire, qui perd l'autre moitié d'elle-même : Solange. En devenant Madame, elle se transforme elle aussi en maîtresse virtuelle de Monsieur.
Malheureusement, dans ce puzzle implacable, Madame est la pièce de trop, celle dont il faut se débarrasser. Cela sera chose faite. Symboliquement.
Les soeurs sont un vrai couple sadomasochiste, allant de la relation conflictuelle au couple fusionnel. Elles se détestent mais ne peuvent se séparer, ni changer leur condition d'origine. Au travers de la haine pour Madame, Claire / Solange et Solange / Claire se jettent des vérités à la face.
Les personnages frisent la schizophrénie, en inversant les fonctions. Parfois, en lisant on ne sait plus qui parle à qui : est-ce Claire qui adresse des reproches à Solange ; ou bien Claire qui se parle en se prenant pour Madame et s'invective. On sort de cette lecture avec beaucoup de questions sur la construction des personnages, sur ce duo tragique et violent, sur les interdits moraux, particulièrement l'homosexualité supposée des deux soeurs.
Ecrite en 1947, "Les Bonnes" est une pièce très dure et très crue pour l'époque. Mise en scène la même année par Louis Jouvet, celle-ci a été très mal accueillie à sa création avec une critique acerbe et nombreuse qui a reproché sa longueur (!!) et son sujet malsain.
En la relisant avec un oeil contemporain, "Les Bonnes" est très en avance pour l'époque. Néanmoins, il laisse un arrière-goût de trouble et d'inconfort. Un sentiment d'assister à une lente descente aux enfers des deux soeurs s'enfermant dans leur folie jusqu'à l'autodestruction. Bref, une pièce lourde et dépouillée à la fois. Etrange et fascinante comme la folie. "Les Bonnes" est à voir sur les planches, plus difficile à lire.