Au capitalisme flamboyant

Publié le par Nanne

Au Bonheur des Dames - Emile Zola (Livre de poche)

Après "Le ventre de Paris" où Emile Zola racontait la vie trépidante des Halles, avec ses avalanches de nourritures, de victuailles, de mangeailles et ses querelles entre les Gras - bourgeois repus et artisant enrichis - et les Maigres - ouvriers qui s'usaient à faire vivre cette machine infernale sise au coeur même de Paris - me voilà repartie pour un tour dans l'univers implacable de la société du Second Empire, introduction d'un 20ème Siècle industriel et capitaliste. Le souci, dès que l'on lit un ouvrage de Zola, c'est de prendre un risque : celui de crouler sous les descriptions, les détails, les dénombrements minutieux, comme passés sous un microscope à balayage électronique. On y voit de l'infiniment grand à l'infiniment petit. C'est la base même du mouvement naturaliste, dont Zola est à l'origine. Certes. Il n'empêche que l'on peut parfois ressentir une certaine lassitude en ayant l'impression de lire des passages identiques en permanence. Hormis ce léger défaut, "Au Bonheur des Dames" est certainement le roman de la série des Rougon Macquart le plus optimiste avec un heureux dénouement. Chose assez rare chez Zola pour être souligné, ce dernier préférant voir le verre à moitié vide dans chaque situation !!

L'histoire est classique. Denise, jeune fille pure de Valognes, se retrouve orpheline avec - à sa charge - ses deux frères, Jean et Pépé. Ce qui la pousse à monter à Paris est la honte, plus que le manque d'argent où l'ambition. Honte de l'attitude de Jean, aîné des deux frères, qui passe plus de temps à courir la gueuse et à avoir des ennuis, qu'à parfaire son apprentissage d'ébéniste. Pour cela, elle reprend contact avec son oncle Baudu, marchand drapier à la capitale, dans l'espoir d'un emploi Au vieil Elbeuf, magasin de celui-ci. Malheureusement, Denise arrive au mauvais moment. En effet, le magasin prospère de son oncle est réduit à peau de chagrin et est mangé - petit à petit - par le Bonheur des Dames, de Mouret, comme la plupart des petits commerces du quartier. "Autrefois, quand le commerce était honnête, les nouveautés comprenaient les tissus, pas davantage. Aujourd'hui, elles n'ont plus que l'idée de monter sur le dos des voisins et de tout manger. Voilà ce dont le quatier se plaint, car les petites boutiques commencent à y souffrir terriblement. Ce Mouret les ruine".

Dès lors, pour nourrir sa petite famille et vivre à Paris dignement, Denise n'a plus qu'une alternative : travailler au Bonheur des Dames. Bien mal lui en prend. Embauchée au pair, sans appointements fixes et donc au pourcentage sur les ventes qu'elle réalise en journée, Denise est la risée de ses camarades, qui la persécutent. "Après deux mois de patience et de douceur, elle ne les avait pas désarmées. C'étaient des mots blessants, des inventions cruelles, une mise à l'écart qui la frappait au coeur. [...] On l'avait longtemps plaisantée sur son début fâcheux, les mots de "sabot", de "tête de pioche" circulaient, celles qui manquaient une vente étaient envoyées à Valognes, elle passait enfin pour la bête du comptoir". Le monde du commerce est intransigeant à qui ne sait pas vendre, et comme Denise est mise au ban de son rayon par l'ensemble des employées, elle est contrainte de travailler la nuit pour s'assurer un maigre complément. C'est ce qui la perdra et la fera mettre à la porte du Bonheur des Dames. Elle connaîtra le dénuement et la misère, se rendra compte du pouvoir immense des grands magasins sur la masse des clientes extasiées devant autant de produits perpétuellement renouvelés.

"C'était la femme que les magasins se disputaient par le commerce, la femme qu'ils prenaient au continuel piège de leurs occasions, après l'avoir étourdie devant leurs étalages. [...] En décuplant la vente, en démocratisant le luxe, il devenaient un terrible agent de dépense, ravageaient les ménages, travaillaientau coup de folie de la mode, toujours plus chère". Elle vivra l'angoisse des petits commerçants, sans cesse étranglés par la concurrence et les dettes. Elle assistera - impuissante dans sa bonté - à l'expropriation des petits et des faibles, pour faire croître les gros et les forts. C'est tout un quartier, toute une vie populaire et besogneuse que Denise verra se transformer sous ses yeux effrayés. Bien sûr, les puissants finiront par gagner au tournant de ce 19ème Siècle finissant, mais Denise reviendra au Bonheur des Dames, forte et sûre d'elle et assurée de son pouvoir sur les êtres et les situations.

"Au Bonheur des Dames" est sans aucun doute un des rares romans de Zola où l'amour pur et désintéressé triomphe de tout, de la bêtise ambiante, des ambitions de chacun, de la situation économique et de la position sociale des personnages. Cependant, on voit l'avènement d'un capitalisme agressif pour la concurrence et impitoyable pour le personnel. Cette description est criante de vérité et de réalisme. On voit les prémices d'association entre le capital financier et le commerce, les débuts de l'actionnariat des grands groupes, l'origine de la publicité au tout-venant, la mise en place de la vente au pourcentage pour chaque vendeur. Les bases de notre future société de consommation de masse sont jetées dans le livre. Dans le magasin de Mouret, on croise aussi bien l'aristocrate des quartiers chics que la nourrice de province, la bourgeoise des faubourgs que l'ouvrière des quartiers miséreux. C'est une ère nouvelle qui s'ouvre et les attire toutes : celle du culte du corps de la femme et de la beauté.

Mais surtout, un embryon de mesures sociales est mis en place pour l'ensemble des salariés. "[...] le sort des vendeurs était amélioré peu à peu, en remplaçant les renvois en masses par un système de congés accordés aux mortes-saisons, enfin on allait créer une caisse de secours mutuels, qui mettrait les employés à l'abri des chômages forcés, et leur assurerait une retraite. C'était l'embryon des vastes sociétés ouvrières du 20ème Siècle". Bref, le "Bonheur des Dames" est un roman économique de son époque, voire même avant-gardiste, comme Zola l'a été en son temps.

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Baubles 29/05/2007 13:39

Mon premier classique lu pour le plaisir, sans être imposé par un prof. Il gardera toujours un gout particulier pour moi. Le début d'une vocation ...

Nanne 29/05/2007 20:58

Bonsoir Baubles et bienvenue sur mon blog. C'est vrai que "Au bonheur des dames" est un classique que beaucoup de lecteurs apprécient. Il est très agréable, facile à lire et à la portée du plus grand nombre, comme la plupart des ouvrages de Zola. Ce n'est malheureusement pas le cas de tous les classiques, qu'ils soient français ou étrangers.Je viens de voir ton blog, par curiosité et je le trouve très intéressant !!! Je comprends ta vocation pour les auteurs classiques ... A bientôt.

Moustafette 28/04/2007 19:43

Lu aussi il y a bien longtemps; les Rougon-Macquart m'ont donné le goût des sagas et des fresques socio-familiales.
Cette verrière donne le tournis, elle est splendide !

Nanne 29/04/2007 08:20

C'est vrai que les Rougon Macquart sont souvent imposés au lycée pour l'aspect social du sujet. C'est plus tard, qu'on les relit avec plus de plaisir. pour ce qui est des sagas familiales, Moustafette, tu devrais lire "Les grandes familles" de Maurice Druon. Je trouve que c'est une description de la société française et bourgeoise qui va du début du 20ème jusqu'à la veille de la 2ème Guerre Mondiale qui est extraordinaire. Elle devrait te plaire, si tu aimes ce genre de littérature.Pour ce qui est de la verrière, c'est le dôme des Galeries Lafayette de Paris. Splendide, n'est-ce pas ??

In Cold Blog 28/04/2007 11:46

J'avais adoré ce roman (et c'est bizarre, je n'avais gardé que le souvenir de la vie des employés du magasin et de la lutte des petits commerçants mais aucun de la romance). Je me demande d'ailleurs s'il n'y a pas eu un film tiré de ce roman car j'ai à l'esprit des images très (trop) nettes.
Pour moi, il n'y a encore pas si longtemps, le magasin qui "sentait" Le bonheur des dames c'était Le bon marché de Paris. Il a été depuis quelque peu rénové et a perdu de cette ambiance surannée qui faisait tout son charme.

Nanne 28/04/2007 19:41

C'est, à mon avis, un des meilleurs romans de Zola (dans la série des Rougon Macquart). C'est extraordinaire lorsqu'on lit ce livre, on a l'impression qu'il a été écrit au milieu du 20ème Siècle, tellement il est d'actualité. La romance est un peu ragnagna, mais l'atmosphère du travail est vraiment bien rendue.Pour ce qui est du film, tu as tout à fait raison. En fait, il y a eu deux adaptations (je n'en connaissais qu'une, celle d'André Cayatte). Celle de Duvivier en 1930 et celle de Cayatte en 1943. A voir et à revoir.

Anne-Sophie 27/04/2007 21:19

Bonjour Nanne,
la photo que tu as choisie de mettre ici pour illustrer les grands magazins correspond à l'image que je m'en était faite...
Je l'ai lu adolescente, et j'avais aimé cette histoire de midinette qui tombe amoureuse de son patron. Je n'avais pas du tout été attentive à l'aspect social du livre ! Et en lisant ton message je ne reconnais pas ce que j'ai lu, trop jeune !

Nanne 28/04/2007 08:29

Bonjour Anne-Sophie, J'ai eu la même impression que toi pour ce qui concerne l'histoire "classique" de l'employée qui tombe amoureuse du patron, mais refuse de lui céder et de croire à ses sentiments. Cela fait un peu roman à l'eau de rose que Barbara Cartland n'aurait pas désavouer... Mais c'est surtout l'aspect social et économique qui est frappant à sa lecture. On sent les débuts de l'industrialisation, du marketing, de la consommation de masse pour tout et pour tous. C'est aussi une excellente étude sur les provinciaux montés à Paris pour travailler dans des conditions parfois difficiles. Pour ce qui est de la photo, j'ai lu dans un livre que le "Bonheur des Dames" était le magasin du "Bazar de l'Hôtel de Ville" ou les Galeries Lafayettes. J'ai trouvé que c'était représentatif de cette atmosphère et du luxe qui s'en dégage.