La vieille femme et l'enfant
La vie devant soi - Romain Gary
(Folio n° 1362)
Voici un classique de la littérature contemporaine française. Tout le monde - ou presque - a lu, lit ou lira un jour ce livre magnifique qui est une ode à l'amour intergénérationnel, à la tolérance entre les peuples, à la vie et à l'espoir, même dans des situations désespérées.
C'est l'histoire de Madame Rosa, ancienne prostituée, et de Momo, jeune garçon de dix ans ou de quatorze ans peut-être - il ne l'a jamais vraiment su lui-même - mis en pension chez elle, parce que fils "d'une mère qui se défend". Madame Rosa est de confession juive, Momo est arabe. "Madame Rosa était née en Pologne comme Juive mais s'était défendue au Maroc et en Algérie pendant plusieurs années et elle savait l'arabe comme vous et moi. Elle savait aussi le juif pour les mêmes raisons et on se parlait souvent dans cette langue".
Depuis qu'elle ne peut plus se défendre, Madame Rosa élève plusieurs enfants de l'Assistance publique, tous fils de prostituées, de toutes les origines et de toutes confessions. Elle n'est pas
raciste, Madame Rosa. C'est une véritable Tour de Babel chez elle. C'est une sainte aussi, cette Madame Rosa, qui respecte les lois religieuses de chaque enfant, particulièrement lorsque cela l'arrange. Sauf pour elle, qui mange du jambon, bien que Juive. Par contre, pour Momo, pas de soucis. "[...] elle me faisait chier avec le ramadan quelque chose de terrible. Vingt jours sans bouffer, vous pensez, c'était pour elle la manne céleste et elle prenait un air triomphal quand le ramadan arrivait et que j'avais plus le droit au "gefillte fisch" qu'elle préparait elle-même".
Mais ce qui inquiète le plus Momo, c'est l'état de santé de Madame Rosa. Pensez, une vieille femme atteinte par la limite d'âge, qui doit grimper six étages de son taudis de Belleville à pieds alors que son état se détériore. "Il faut dire qu'on était dans une sale situation. [...]. L'escalier avec ses six étages était devenu pour elle l'ennemi public numéro un. Un jour, il allait la tuer, elle en était sûre. Moi je savais que c'était plus la peine de la tuer, il y avait qu'à la voir. Elle avait les seins, le ventre et les fesses qui ne faisaient plus de distinction, comme chez un tonneau".
Bien sûr, comme souvent chez les hommes - même chez les plus jeunes - Momo trompe de temps en temps Madame Rosa. Comme dans tous les couples,
cela permet de mettre un peu de piment dans les sentiments. Mais il le fait simplement dans sa tête, pour se changer les idées. Et puis, il doit penser à son avenir, Momo, même s'il ne veut surtout pas plaquer la vieille Madame Rosa pour une plus jeune. Tiens, en parlant d'avenir, Momo hésite entre devenir le plus grand proxynète du monde - comme M. N'Da Amédée - et le plus grand flic de la Terre. " [...] et avec moi personne ne verrait plus jamais une vieille pute abandonnée pleurer au sixième étage sans ascenseur".
Petit à petit, malgré la bonne volonté de Momo pour maintenir Madame Rosa chez elle, le docteur Katz - qui la suit - lui explique que son état de santé nécessite une hospitalisation pour la maintenir en vie. Madame Rosa demandera à Momo de ne pas la laisser partir à l'hôpital. Elle veut mourir chez elle. A l'hôpital, elle subira des sévices pour l'empêcher de mourir. " [...] ils ont un truc qui s'appelle l'Ordre des Médecins et qui est exprès pour ça. Ils vous en font baver jusqu'au bout et ils ne veulent pas vous donner le droit de mourir parce que ça fait des privilégiés". Momo fera tout pour exaucer son dernier voeu. Il ira jusqu'à demander à M. Waloumba - cracheur de feu, marabout et éboueur - de venir chasser les mauvais esprits qui avaient envahi Madame Rosa. Mais même la médecine au noir ne pourra pas grand chose pour la pauvre Madame Rosa. Qu'à cela ne tienne, Momo la gardera chez elle et la
cachera dans son trou juif pour bénéficier jusqu'au bout du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes.
"La vie devant soi" de Romain Gary, alias Emile Ajar - Goncourt 1975 - est un vrai chef d'oeuvre dans l'immense liste des ouvrages de cet auteur prolixe. On ressort de ce livre transformé, heureux et - presque - soulagé de savoir que l'espoir existe toujours, quelque soit la situation. C'est un livre sur la vieille et sur la peur de la déchéance, thème récurrent chez Romain Gary. Mais c'est aussi un livre plein de fantaisie, de drôlerie, de pitrerie, d'humour, de tolérance envers l'Autre et de générosité. C'est un ouvrage pour nous aider à comprendre le fossé qui peut exister entre les générations, et tout ce qui peut les rapprocher. Enfin, c'est un livre sur l'amour, le vrai, le grand, l'unique, celui qui est au-delà de la différence et de la mort.
(Folio n° 1362)
Voici un classique de la littérature contemporaine française. Tout le monde - ou presque - a lu, lit ou lira un jour ce livre magnifique qui est une ode à l'amour intergénérationnel, à la tolérance entre les peuples, à la vie et à l'espoir, même dans des situations désespérées.C'est l'histoire de Madame Rosa, ancienne prostituée, et de Momo, jeune garçon de dix ans ou de quatorze ans peut-être - il ne l'a jamais vraiment su lui-même - mis en pension chez elle, parce que fils "d'une mère qui se défend". Madame Rosa est de confession juive, Momo est arabe. "Madame Rosa était née en Pologne comme Juive mais s'était défendue au Maroc et en Algérie pendant plusieurs années et elle savait l'arabe comme vous et moi. Elle savait aussi le juif pour les mêmes raisons et on se parlait souvent dans cette langue".
Depuis qu'elle ne peut plus se défendre, Madame Rosa élève plusieurs enfants de l'Assistance publique, tous fils de prostituées, de toutes les origines et de toutes confessions. Elle n'est pas
raciste, Madame Rosa. C'est une véritable Tour de Babel chez elle. C'est une sainte aussi, cette Madame Rosa, qui respecte les lois religieuses de chaque enfant, particulièrement lorsque cela l'arrange. Sauf pour elle, qui mange du jambon, bien que Juive. Par contre, pour Momo, pas de soucis. "[...] elle me faisait chier avec le ramadan quelque chose de terrible. Vingt jours sans bouffer, vous pensez, c'était pour elle la manne céleste et elle prenait un air triomphal quand le ramadan arrivait et que j'avais plus le droit au "gefillte fisch" qu'elle préparait elle-même".Mais ce qui inquiète le plus Momo, c'est l'état de santé de Madame Rosa. Pensez, une vieille femme atteinte par la limite d'âge, qui doit grimper six étages de son taudis de Belleville à pieds alors que son état se détériore. "Il faut dire qu'on était dans une sale situation. [...]. L'escalier avec ses six étages était devenu pour elle l'ennemi public numéro un. Un jour, il allait la tuer, elle en était sûre. Moi je savais que c'était plus la peine de la tuer, il y avait qu'à la voir. Elle avait les seins, le ventre et les fesses qui ne faisaient plus de distinction, comme chez un tonneau".
Bien sûr, comme souvent chez les hommes - même chez les plus jeunes - Momo trompe de temps en temps Madame Rosa. Comme dans tous les couples,
cela permet de mettre un peu de piment dans les sentiments. Mais il le fait simplement dans sa tête, pour se changer les idées. Et puis, il doit penser à son avenir, Momo, même s'il ne veut surtout pas plaquer la vieille Madame Rosa pour une plus jeune. Tiens, en parlant d'avenir, Momo hésite entre devenir le plus grand proxynète du monde - comme M. N'Da Amédée - et le plus grand flic de la Terre. " [...] et avec moi personne ne verrait plus jamais une vieille pute abandonnée pleurer au sixième étage sans ascenseur".Petit à petit, malgré la bonne volonté de Momo pour maintenir Madame Rosa chez elle, le docteur Katz - qui la suit - lui explique que son état de santé nécessite une hospitalisation pour la maintenir en vie. Madame Rosa demandera à Momo de ne pas la laisser partir à l'hôpital. Elle veut mourir chez elle. A l'hôpital, elle subira des sévices pour l'empêcher de mourir. " [...] ils ont un truc qui s'appelle l'Ordre des Médecins et qui est exprès pour ça. Ils vous en font baver jusqu'au bout et ils ne veulent pas vous donner le droit de mourir parce que ça fait des privilégiés". Momo fera tout pour exaucer son dernier voeu. Il ira jusqu'à demander à M. Waloumba - cracheur de feu, marabout et éboueur - de venir chasser les mauvais esprits qui avaient envahi Madame Rosa. Mais même la médecine au noir ne pourra pas grand chose pour la pauvre Madame Rosa. Qu'à cela ne tienne, Momo la gardera chez elle et la
cachera dans son trou juif pour bénéficier jusqu'au bout du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes."La vie devant soi" de Romain Gary, alias Emile Ajar - Goncourt 1975 - est un vrai chef d'oeuvre dans l'immense liste des ouvrages de cet auteur prolixe. On ressort de ce livre transformé, heureux et - presque - soulagé de savoir que l'espoir existe toujours, quelque soit la situation. C'est un livre sur la vieille et sur la peur de la déchéance, thème récurrent chez Romain Gary. Mais c'est aussi un livre plein de fantaisie, de drôlerie, de pitrerie, d'humour, de tolérance envers l'Autre et de générosité. C'est un ouvrage pour nous aider à comprendre le fossé qui peut exister entre les générations, et tout ce qui peut les rapprocher. Enfin, c'est un livre sur l'amour, le vrai, le grand, l'unique, celui qui est au-delà de la différence et de la mort.
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