La monomanie
Le Joueur d'échecs - Stephan Zweig
(Stock La Cosmopolite)
Les passagers d'un paquebot de luxe amarré dans le port de New York en partance pour Buenos Aires voient leur embarquement à bord quelque peu bouleversé par l'arrivée impromptue d'un invité de marque interviewé et photographié par un attroupement de reporters, avides de scoop en tous genres. D'abord surpris, puis intrigués, les passagers apprennent que Mirko Czentovic - champion du monde d'échecs - embarque sur le même paquebot. "Czentovic était devenu tout d'un coup l'égal des maîtres les plus célèbres de l'échiquier, comme Aljechin, Capablanca, Tartakower, Lasker ou Bogoljubow".
Le petit monde fermé des grands maîtres de l'échiquier ne comprenant que des philosophes, mathématiciens et autres intelligences supérieures, a vu arriver en son sein un être rustre, lourdaud, taciturne, incapable d'aligner trois mots cohérents aux journalistes. "Il avait un jeu lent, tenance, imperturbable, et ne relevait jamais son large front, penché sur l'échiquier. Mais la sûreté de sa tactique était indiscutable".
De ce fait, Mirko Czentovic se sent l'homme le plus important du monde. Imbu de sa personne et
de sa réussite éclatante face à des esprits éclairés, il en est devenu puant de présomptuosité. De plus, il ne possède aucun sens du ridicule. Rien ne le touche. Ce personnage inculte et antipathique au plus haut point aiguise l'intérêt du narrateur, au point de vouloir le rencontrer à tout prix. Mais comment approcher un homme se refusant à tout contact, hormis pour une partie d'échecs ? Si ce n'est pour lui proposer une partie avec quelques amateurs !!!
Aussitôt dit, aussitôt fait. Une partie est organisée dans les règles de l'art - au fumoir - entre amateurs et le roi Czentovic. Ni une, ni deux, les six joueurs plus que moyens ne font pas longtemps le poids face à un Czentovic supérieur et sûr de lui. "Ce qui nous était désagréable, c'était seulement la suffisance avec laquelle Czentovic nous faisait sentir de façon trop évidente sa supériorité". C'est alors que la providence intervient sous la forme d'un spectateur, inconnu de tous les passagers. Il explique à quelques-uns comment parer et anticiper les coups du maître pour le battre. Sa précision, sa rapidité de calculs sont déconcertantes. Cet inconnu, qui dit ne pas avoir joué depuis plus de vingt-cinq ans, refuse de faire une nouvelle partie. Dès cet instant, son comportement suscite curiosités et questions des uns et des autres sur ce personnage capable de détrôner la suprématie de Mirko Czentovic.

C'est le narrateur qui percera le mystère de cet homme, hors du commun. "Son nom, qui me fut aussitôt familier, était celui d'une vieille famille autrichienne très considérée ; je me souvins qu'un très proche ami de Schubert l'avait porté, ainsi qu'un des médecins du vieil empereur". Avocat de formation, M.B. s'occupait des intérêts des couvents et des membres de la famille impériale en Autriche et à l'étranger. Cela lui vaudra d'être mis à l'isolement le plus absolu par la gestapo, pour lui extorquer les renseignements voulus. Pas de tortures physiques, pas de coups, pas de privations, hormis la pire des choses : le néant, le vide spatial et temporel. "A attendre, attendre et attendre, les pensées tournaient, tournaient dans votre tête, jusqu'à ce que les tempes vous fassent mal. Il n'arrivait toujours rien. On restait seul. Seul. Seul". Entre isolement et interrogatoires, M. B. tentera d'échapper à la folie qui le guette et à la peur de parler, de dire ce qu'il savait, d'inventer ce qu'il ignorait. Il réussira à échapper à ses bourreaux psychologiques en déployant des facultés insoupçonnables d'adaptation, à la limite du non-retour.
"Le Joueur d'échecs" de Stephan Zweig est un livre terrible - presque terrifiant - qui raconte comment une personne psychologiquement équilibrée,
intelligente, culitvée peut sombrer dans la folie pure et ne pas en revenir indemne. Cet ouvrage nous ramène aux expérimentations nazies - et plus largement à celles des dictatures - sur la torture morale, la pression psychologique, l'isolement absolu qui mènent inexorablement les victimes aux confins de la schizophrénie, de l'obsession ou de la monomanie au risque de ne jamais pouvoir reprendre contact avec la réalité des choses. A la fin du "Joueur d'échecs", je me suis demandée quels pouvaient être les réels impacts a posteriori de ce type de torture morale. Sans réellement vouloir trouver la réponse, par peur de la connaître ...
(Stock La Cosmopolite)
Les passagers d'un paquebot de luxe amarré dans le port de New York en partance pour Buenos Aires voient leur embarquement à bord quelque peu bouleversé par l'arrivée impromptue d'un invité de marque interviewé et photographié par un attroupement de reporters, avides de scoop en tous genres. D'abord surpris, puis intrigués, les passagers apprennent que Mirko Czentovic - champion du monde d'échecs - embarque sur le même paquebot. "Czentovic était devenu tout d'un coup l'égal des maîtres les plus célèbres de l'échiquier, comme Aljechin, Capablanca, Tartakower, Lasker ou Bogoljubow".Le petit monde fermé des grands maîtres de l'échiquier ne comprenant que des philosophes, mathématiciens et autres intelligences supérieures, a vu arriver en son sein un être rustre, lourdaud, taciturne, incapable d'aligner trois mots cohérents aux journalistes. "Il avait un jeu lent, tenance, imperturbable, et ne relevait jamais son large front, penché sur l'échiquier. Mais la sûreté de sa tactique était indiscutable".
De ce fait, Mirko Czentovic se sent l'homme le plus important du monde. Imbu de sa personne et
de sa réussite éclatante face à des esprits éclairés, il en est devenu puant de présomptuosité. De plus, il ne possède aucun sens du ridicule. Rien ne le touche. Ce personnage inculte et antipathique au plus haut point aiguise l'intérêt du narrateur, au point de vouloir le rencontrer à tout prix. Mais comment approcher un homme se refusant à tout contact, hormis pour une partie d'échecs ? Si ce n'est pour lui proposer une partie avec quelques amateurs !!!Aussitôt dit, aussitôt fait. Une partie est organisée dans les règles de l'art - au fumoir - entre amateurs et le roi Czentovic. Ni une, ni deux, les six joueurs plus que moyens ne font pas longtemps le poids face à un Czentovic supérieur et sûr de lui. "Ce qui nous était désagréable, c'était seulement la suffisance avec laquelle Czentovic nous faisait sentir de façon trop évidente sa supériorité". C'est alors que la providence intervient sous la forme d'un spectateur, inconnu de tous les passagers. Il explique à quelques-uns comment parer et anticiper les coups du maître pour le battre. Sa précision, sa rapidité de calculs sont déconcertantes. Cet inconnu, qui dit ne pas avoir joué depuis plus de vingt-cinq ans, refuse de faire une nouvelle partie. Dès cet instant, son comportement suscite curiosités et questions des uns et des autres sur ce personnage capable de détrôner la suprématie de Mirko Czentovic.

C'est le narrateur qui percera le mystère de cet homme, hors du commun. "Son nom, qui me fut aussitôt familier, était celui d'une vieille famille autrichienne très considérée ; je me souvins qu'un très proche ami de Schubert l'avait porté, ainsi qu'un des médecins du vieil empereur". Avocat de formation, M.B. s'occupait des intérêts des couvents et des membres de la famille impériale en Autriche et à l'étranger. Cela lui vaudra d'être mis à l'isolement le plus absolu par la gestapo, pour lui extorquer les renseignements voulus. Pas de tortures physiques, pas de coups, pas de privations, hormis la pire des choses : le néant, le vide spatial et temporel. "A attendre, attendre et attendre, les pensées tournaient, tournaient dans votre tête, jusqu'à ce que les tempes vous fassent mal. Il n'arrivait toujours rien. On restait seul. Seul. Seul". Entre isolement et interrogatoires, M. B. tentera d'échapper à la folie qui le guette et à la peur de parler, de dire ce qu'il savait, d'inventer ce qu'il ignorait. Il réussira à échapper à ses bourreaux psychologiques en déployant des facultés insoupçonnables d'adaptation, à la limite du non-retour.
"Le Joueur d'échecs" de Stephan Zweig est un livre terrible - presque terrifiant - qui raconte comment une personne psychologiquement équilibrée,
intelligente, culitvée peut sombrer dans la folie pure et ne pas en revenir indemne. Cet ouvrage nous ramène aux expérimentations nazies - et plus largement à celles des dictatures - sur la torture morale, la pression psychologique, l'isolement absolu qui mènent inexorablement les victimes aux confins de la schizophrénie, de l'obsession ou de la monomanie au risque de ne jamais pouvoir reprendre contact avec la réalité des choses. A la fin du "Joueur d'échecs", je me suis demandée quels pouvaient être les réels impacts a posteriori de ce type de torture morale. Sans réellement vouloir trouver la réponse, par peur de la connaître ...
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