Le rêve d'Isabelle

Publié le par Nanne

       Intermezzo - Jean Giraudoux (Livre de Poche)

Le moins que je puisse dire concernant la lecture d'"Intermezzo" de Jean Giraudoux, c'est que j'ai été surprise par le sujet de cette pièce dans le répertoire de cet auteur jugé sérieux. Je la qualifierais de pièce onirique avec un sens de l'humour et de la dérision que l'on imagine mal chez cet écrivain. Et pourtant, force est de constater que, dans "Intermezzo", les disciples du rationalisme, de la rigueur scientifique et de l'application des principes administratifs ne sont pas épargnés. Loin sans faut, surtout lorsqu'il s'agit d'expliquer des phénomènes paranormaux et spectraux !! Il faut situer le lieu de cette pièce pour comprendre l'histoire elle-même. Nous sommes en 1933, dans un petit village du Limousin, pays de coutumes ancestrales où les jeteurs de sort, les envoûteurs, les sorcières, les thaumaturges en tous genres pullulaient et terrifiaient une population crédule. 

Depuis quelques temps, le village est retourné par d'étranges phénomènes, dont l'apparition d'un spectre, que l'on dit grand avec un beau visage. Le maire, aussitôt alerté de la nouvelle, a réuni un comité chargé d'élucider le mystère pour remettre les choses à leur place et faire revenir le calme parmi ses concitoyens. Outre le maire, le droguiste et le contrôle des Poids et Mesures, s'est invité à la chasse au spectre l'inspecteur d'Académie à la réputation sulfureuse. "- Je parlais de l'Inspecteur. Pourquoi l'avoir convoqué de Limoges ? Il passe pour brutal, les esprits n'aiment pas les butors. - C'est qu'il est venu de lui-même. C'est qu'il entend se déranger lui-même pour combattre tout ce qui surgit d'anormal ou de mystérieux dans le département. Dès qu'un phénomène inexplicable se manifeste dans la faune, la flore, la géographie même de la région, l'Inspecteur survient et ramène l'ordre".


Autant dire que ce Savonarole de département est fermement d"cidé à résoudre le problème, et dans les meilleurs délais. Il a la certitude que le bourg est hanté, que toutes les situations anormales qui résonnent la nuit et réveillent la population, que les apparitions chargées d'effrayer certains administrés ne peuvent appeler que le crime et le sang. Or, c'est le contraire qui se produit : que du bonheur, du positif, de la joie, de la légèreté, de la liberté. "[...] Nous avons tiré l'autre dimanche notre loterie mensuelle, c'est le plus pauvre qui a gagné le gros lot en argent, et non le gagnant habituel [...]. Cette semaine, nous avons eu deux décès : les deux habitants les plus âgés, qui, par-dessus le compte, était le plus avare et la plus acariâtre. Pour la première fois, le sort nous débarrasse, le hasard frappe à coup sûr".

Les demoiselles Mangebois, filles d'un juge de paix et secrétaires de l'oeuvre des Trousseaux sont, quant à elles, persuadées que la seule et unique coupable de la venue de ce fantôme est la douce et tendre Isabelle. Institutrice remplaçante, Isabelle fait la classe aux petites filles dans la nature pour leur apprendre les choses de la vie, la beauté de la nature. Elle croit au spectre espère en lui et en ses conseils pour rendre le village parfait.


L'inspecteur, qui n'est pas homme à faire des concessions, convoque Isabelle et constate que ses méthodes éducatives ne correspondent pas aux règles de l'administration. Le refus d'Isabelle de punir ses élèves et de voir dans le zéro la note de l'infini et - par association - la meilleure note, pousse celui-ci à la révoquer pour faire revenir l'ordre et la discipline. "[...] Vous aurez un tableau noir, désormais ! Et de l'encre noire ! Et des vêtements noirs ! Le nois a toujours été dans notre beau pays, la couleur de la jeunesse ... [...]. Un mois de de discipline et l'on ne pourra plus les distinguer les unes des autres ...[...]". 

Même si la ville trouve son compte de la présence du spectre qui se trouve être en état de délire poétique, l'inspecteur est bien déterminé à liquider tout ce qui est étrange, bizarre, suspect. Il décide de tendre divers guet-apens au fantôme et à Isabelle pour faire disparaître tout ce beau monde irrationnel. Mais tout son attirail ne servira à rien. L'inspecteur aura beau trouver des trésors d'ingéniosité, en appeler aux forces de l'ordre pour attraper le spectre et le
renvoyer dans son monde, il se couvrira plus de ridicule que d'honneur. C'est la malice et l'habileté du droguiste et l'amour sincère du contrôleur pour Isabelle qui la sauveront et la ramèneront à la vie, humaine et normale. "Il ne s'agit pas de la ramener à elle, mais de la ramener à elle". Après ce retour à la vie, plus forte que l'attirance de la mort, le village reprendra son train-train quotidien. Les choses reprendront leur place initiale. Et l'inspecteur repartira à la chasse d'autres spectres, dans d'autres villages du Limousin.

"Intermezzo" est une pièce qui, à travers l'humour et la dérision, oppose le rationalisme bureaucratique au rêve d'une jeune fille qui ne souhaite que le bonheur pour elle, son village, et les enfants qu'elle éduque. Jean Giraudoux joue sur la notion d'intermède, d'entre-deux. On alterne la réalité administrative sous la forme de l'inspecteur, froid et rigoureux, et l'imaginative Isabelle. Entre les deux, les personnages se sentent un peu perdus, pris qu'ils sont entre l'étau du pragmatisme et l'onirisme.

Malgré la date de création, "Intermezzo" est une pièce à (re)découvrir, pour nous faire rire et voyager par l'esprit, ce qui est chose rare.

Publié dans Théâtre

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roller agressif pro 18/08/2010 11:35


Superbe site, je vous remercie pour votre aide, et notez en premier lieu que je suis d'accord avec vous ! J'insiste, votre billet est réellement bien bon, j'espère vous lire à nouveau très
prochainement... NB : Bonne continuation et longue vie à ce site !


lamousme 24/05/2007 22:15

Décidément j'aime beaucoup venir ici ;o)Je suis tout a fait de ton avis sur Giraudoux que j'avais moi aussi détesté au lycée...

Nanne 25/05/2007 08:19

Tu es la bienvenue sur mon blog, Lamousme. C'est vrai que Giraudoux imposé au lycée n'a pas la même saveur qu'une lecture volontaire et choisie plus tard ....

Florinette 22/05/2007 18:21

Ohlala, rien qu'à te lire je sens déjà que je vais aimé, merci pour cette sympathique découverte que je ne connaissais pas du tout ! ;-)

Nanne 22/05/2007 21:03

Florinette, chez Jean Giraudoux il y a quelques bonheurs littéraires à découvrir que l'on ne soupçonne pas. "Intermezzo" en fait partie, mais pas seulement. J'en ai d'autres à faire découvrir. Par contre, je me souviens d'avoir détesté "La guerre de Troie n'aura pas lieu", lu et imposé au lycée. Je m'étais jurée de ne jamais plus rien lire de ses pièces ... Je ne regrette pas d'avoir trahi ma promesse ...