Une histoire cabalistique

Publié le par Nanne

               L'affaire chocolat - Haïm Gouri 
                   (10 / 18 n° 3844)




"Lui n'est pas quelqu'un d'important. Son visage qui a beaucoup changé à cause du temps qui passe et des chagrins veille à conserver quelques traits marquants. On y distingue quelques restes de fierté, l'espoir d'une quelconque reconnaissance. Il porte des vêtements qui lui ont été données. L'éventualité d'avoir des habits de rechange est inexistante. Qu'est-ce qui se cache dans cette petite valise ? Qu'est-ce qui pourrait bien y être caché ?". Cet homme sans importance est Robi Krauss, nouvellement arrivé dans une ville quelconque et anonyme, au lendemain de la guerre. Son quotidien immédiat se limite à survivre, et à lire les quotidiens, particulièrement les longues pages d'annonces et les perdu-retrouvé. Rien d'autre ne l'intéresse. Rien. Jusqu'au jour où un inconnu le reconnaît. Il n'en croit pas ses yeux. Il a du mal à croire ce qu'il voit. Robi Krauss est là, devant lui, en chair et en os, bien vivant. Ce n'est ni un rêve, ni un cauchemar. Mais une réalité. La vérité vraie. "L'inconnu veut vérifier, s'assurer de ce qu'il voit, de ce qui lui paraît incroyable. A le regarder, on croirait qu'il rêve. Il fait une rapide enquête. Se réveille et s'écarte à peine d'un cheveu, fait un tout petit pas en arrière. Ne s'autorise pas à en faire plus".

Cet autre inconnu, c'est Mordi. Mordi Neuberg. A deux, l'errance à travers les rues de cette ville inconnue est plus facile à supporter. Et puis, deux amis de lycée ont toujours quelques souvenirs en commun, des noms de lieux, de personnes. Tout ce qui fait un passé à reconstituer. Souvent, en chemin, ils rencontrent dans la ville déserte et fantomatique, des soldats couverts de médailles pour leurs actes héroïques, pour des libérations. "Ils voient des Noirs en tenue militaire bien repassée. Des Mongols en bottes, tunique et toque de fourrure".
Et puis, une nouvelle ère commence. Robi se permet de ne pas manger sa soupe, simplement que celle-ci est tiède. N'est-ce pas que les temps ont changé depuis ? Mais, depuis quand ?

Robi est bien décidé à reprendre sa place dans cette nouvelle société, à aller de l'avant, à exister, à ne pas vivre avec le poids du passé que l'on sent lourd, pesant, angoissant, pénétrant. Il ne veut surtout pas qu'on lui raconte des histoires. "Je veux faire un grand bond et partir ailleurs. Continuer des marcher. Leur montrer. Je continue de vivre. Tu vois. Je ne suis pas mort. On ne m'a pas volé mon nom. Je n'ai pas oublié le nom des autres. Quand ils ont réussi à me faire plier, je n'ai pas fait partie des lécheurs, quand j'ai rongé ma chair avec mes dents, je n'ai pas fait partie des rongeurs, quand ils ont réussi à me tromper, je n'ai pas fait partie des imbéciles, je n'étais qu'un homme trompé". Et ces noms qui reviennent, s'égrennent, inlassablement, comme une prière, une litanie infinie. Salomon, Elisabeth, Hannah, Rosi et Yosi, Mochko, Nador, Jean-Paul et Frère Philipe, et puis Gretty. Et tant d'autres, que l'on n'a plus jamais revu, qui ont été appelés, attirés, comme autant de disparitions extraordinaires. Les lettres qui lui étaient destinées n'arrivaient jamais. Un peu comme une voie à sens unique. Un aller sans retour.

Si Robi veut vivre et exister pour prouver qu'il est encore bien là, Mordi vit dans ses rêves du passé, accablé, attéré par une réalité et des souvenirs qui le dépassent et le torturent. Chaque souvenir est une plaie béante qui ne peut se refermer. Se refermera-t'elle jamais ? La vie est si cruelle, bestiale, monstrueuse, mais aussi belle, lumineuse, gaie, heureuse que l'on ne sait jamais comment les événements vont tourner avec elle.

Et le chocolat, là-dedans, me demanderez-vous ? C'est le substitut, le palliatif que Robi va trouver pour faire fortune et changer le destin. Il lui suffit de faire circuler une rumeur sur le chocolat apporté en quantité astronomique par l'armée américaine, pour que les prix s'effondrent aussitôt. Acheter les stocks d'invendus aux grossistes, heureux de se débarrasser d'une marchandise inutile. Le coup de maître est de faire démentir la rumeur par une autorité morale. Le tour est joué. Les prix augmentent et la population - affamée - se jette sur la précieuse marchandise, antidépresseur et bonheur garantis à prix d'or.

Avec "L'affaire chocolat", Haïm Gouri réussit l'exploit de raconter l'histoire des rescapés de l'Holocauste sans jamais utiliser les mots Juifs, survivants. Pourtant, tout au long de ce récit exceptionnel à l'écriture forte et poétique, ces mots décrivent l'indicible situation. Robi et Mordi sont les deux seuls rescapés parmi d'autres. Ils ont vécu des événements similaires, ou quasiment. Ils ont traversé des épreuves qui laissent des blessures profondes, à jamais douloureuses. Le chocolat n'est là que comme un ersatz de la vie. Aliment doux et amer, au goût de l'enfance qui permet de refaire surface, d'émerger à nouveau dans cette société dont on ne sait si elle est encore faite pour eux. C'est surtout une revanche sur ce que la vie, l'histoire leur a fait subir. Vaincre et gagner. Peu importe la méthode employée.

L'atmosphère de "L'affaire chocolat" se rapproche du "3ème homme" de Graham Green. Atmosphère trouble, troublée, troublante, sombre, noire, oppressante, pesante. On peut reprocher un détail - d'importance - à ce livre singulier, celui d'être trop allégorique et de prendre le risque de déconcerter le lecteur, de le destabiliser. Mais comme l'a écrit Elie Wiesel "En racontant l'histoire de ces survivants, il rapproche le lecteur de ceux qui sont morts et ont emmené leurs rêves avec eux".

ABC 2007

Publié dans Livres ABC

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Choupynette 18/10/2007 23:32

Je le note pour plus tard, pour l'instant pas envie de ce genre de lecture.

Nanne 19/10/2007 21:20

Je comprends très bien ton attitude vis-à-vis de ce livre, Choupynette. Il est des périodes où il vaut mieux lire P.G. Wodehouse que de lire "L'affaire chocolat" ... Mais sache que c'est un livre qui n'est pas dur, dans le sens où il ne raconte pas les souffrances subies, comme certains ouvrages portant sur ce thème. Ce serait plutôt un livre d'espoir que de désespoir ...

Allie 17/10/2007 22:00

Ce livre est sur ma LAL. J'en ai entendu du bon comme du moins bon, mais ton billet est très éclairant! Je le garde sur ma LAL ;)

Nanne 18/10/2007 08:52

J'ai lu aussi des critiques plutôt négatives concernant ce livre. Cela ne m'a pas empêché de vouloir le lire (étant dans ma liste ABC 2007). Je ne suis absolument pas déçue, au contraire. Ce qui surprend ou perturbe certains lecteurs, c'est le titre. On s'attendrait plutôt à une histoire d'entourloupe, de marché noir d'après-guerre. Pas du tout. De plus, le 4ème de couverture n'aide pas à la compréhension du livre. On peut se sentir perdu par l'histoire. Mais en le lisant, on découvre un livre magnifique, poétique et allégorique, mais pas toujours facile d'approche. C'est vraiment un livre qui mérite d'être découvert et apprécié pour sa valeur. Je pense que tu ne seras pas déçue par sa lecture.