La genèse de l'Algérie
Petit éloge de la mémoire - Boualem Sansal
(Folio 2€)
"Je le pense ainsi : la nostalgie, le mal du pays comme on dit, est une richesse, un formidable gisement. Le tout est de savoir où est son pays, ce qu'il a été, ce qu'il est devenu, comment et pourquoi on s'en est éloigné, et par quel fil on s'y rattache encore". Ainsi commence ce "Petit éloge de la mémoire" de Boualem Sansal, véritable petit bijou de la littérature orientale et algérienne. Boualem Sansal, je ne le connaissait pas du tout. C'est le bonheur de tenir un blog que de découvrir des auteurs quasi inconnus. Il a peu écrit, mais ce que je peux vous dire c'est que sa plume est trempée dans l'acide, mâtinée d'une dose d'humour grinçant et cynique. Avec, en prime, une grande érudition, ce qui ne gâte rien.
Ce petit livre - ce qui n'a rien de péjoratif - nous fait remonter le cours de l'histoire de l'Algérie comme on remonterait aux origines du Nil pour en trouver sa source. Avec - en prime - une nostalgie de quatre mille et une années !!! Parce que le berceau de sa civilisation se situe aux confins de l'Egypte, à Thèbes, ville du Pharaon, les Berbères nommeront leur pays Kémi. "Kémi était le nom que les autochtones, les premiers
Berbères de l'histoire du monde, donnaient à leur pays. Il voulait dire Terre Noire". Intégrés Egyptiens après un rite solennel reconnaissant les dieux d'Egypte comme les leurs et le pharaon comme leur roi, les Berbères ont le sentiment de se construire un avenir commun, dans un pays prospère, protecteur et tolérant.
Mais comme toujours, la paix est de courte durée à cette époque et dans ces contrées convoitées. La malédiction s'abat sur l'Egypte comme la misère sur le bas monde. Elle n'a épargné personne, ni les hommes, ni les dieux, ni les villes fortifiées, ni les constructions réalisées pour l'éternité réduites à un entassement de pierres. Une nouvelle fois, il a fallu fuir sur les routes, à la recherche d'un nouvel eldorado ou - à défaut - d'une nouvelle terre moins hostile. Qui dit nouvelle installation, dit adaptation à de nouveaux rites, de nouvelles religions. "Pour juguler les peur et donner un sens à la nouvelle marche du temps, naquirent de nouvelles religions, des lithurgies prenantes, des rituels minutieux, et l'on vit s'élever des autels étranges et de pratiquer des sacrifices insensés". Ce nouvel exode les amènera en Numidie, que l'on nomme aussi Libye ou Mauritanie. C'est selon. Mais la peur avait fait son oeuvre dans les esprits et au sein des tribus qui devenaient rivales. Impossible donc de créer une civilisation au sens large et puissant et les protégeant tous. Ils se sont inventés des dieux, issus de la fantasmagorie, des légendes glanées d'un côté et de l'autre.
Le chaos semblait devenir la règle, jusqu'à l'arrivée des phéniciens, qui allaient révolutionner
la région. "[...] ce sont les Phéniciens qui développèrent l'économie de la Numidie et leur donnèrent conscience d'elle-même et sans doute de son destin. Ils avaient le négoce dans le sang, et l'art des langues. [...] Ils excellaient dans les affaires matrimoniales, trouvant toujours la belle Carthaginoise qu'il faut aux princes Numides qu'il faut [...]". Après le polythéïsme, l'animisme, les rites de magie, est apparue le monothéïsme. Les premières rumeurs circulant chez les Berbères annonçèrent la venue d'un Messie - Jésus de Nazareth - chez les Hébreux. Puis l'arrivée de l'Islam - "Faites le bien, éloignez-vous du mal et vous irez au paradis" - tel était le contenu du message. Cette nouvelle croyance se répandra comme une traînée de poudre dans la communauté Berbère.
Petit à petit, on assiste à la création de ce qui est le Maghreb actuel. C'est une civilisation orientale qui se développe, grandit et prend un essor intellectuel et artistique. "Cette civilisation a formé, ici et là, en Espagne, au Maghreb et dans ses foyers d'Orient et d'Asie, une race de gens curieux, de libres penseurs avides de philosophie, de science, d'humanisme et de tolérance. Ils ont su former le trait d'union entre les peuples, la chaîne qui relie l'Antiquité orientale au Moyen Age oriental". Entre l'arrivée des Phéniciens, l'invasion des Ottomans et celle des Français, ce qui est devenue l'Algérie a toujours appartenu aux étrangers, y puisant l'essentiel, le positif, rejetant ce qui ne lui convenait pas.
"Petit éloge de la mémoire" de Boualem Sansal nous invite à une rétrospective de 4 000 ans et revient aux origines même de l'histoire de l'Algérie. C'est un livre passionnant et fascinant, magique qui nous permet de revisiter cette région du monde. Il donne envie de lire d'autres livres de cet auteur et de partir à la découverte de cet Orient mystique et mystérieux. "L'Algérie est terre, l'Algérie est soleil, l'Algérie et mère, cruelle et adulée, souffrante et passionnelle, caillouteuse et nourricière. Plus que dans nos zones tempérées, s'y vérifient l'imbrication du bien et du mal, la dialectique inextricable de l'amour et de la haine, la fusion des contraires qui se partagent l'humanité". A lire d'urgence !!